« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement? »

L’inséparabilité de l’amour de Dieu et de l’amour des autres

«Ce dimanche, je ne pourrai pas être présent à l’Eucharistie, me dit un jour un membre de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, car je dois servir le repas des sans-abri et autres déshérités. J’espère que Dieu ne m’en voudra pas !» Dans l’esprit de cet homme qui donne largement de son temps au service des démunis, l’amour des pauvres est une priorité de vie. Cependant, il ressent une sorte de regret, peut-être de malaise, de ne pouvoir en l’occurrence participer à la célébration dominicale à laquelle il se fait un devoir de venir très régulièrement … Faut-il opposer service de Dieu et service aux autres ?

Comprenez le lien indissociable entre l'amour de Dieu et l'amour du prochain.

Bien des gens sont tentés d’opposer l’amour de Dieu et l’amour des autres. Le service du Seigneur ne suppose-t-il pas que nous lui consacrions un temps dont nous ne pouvons alors plus disposer pour les autres ? S’il est une chose que la révélation chrétienne a toujours refusée, c’est bien ce choix. Elle affirme au contraire que l’authentique relation à Dieu Père, en nous libérant de toute aliénation, nous rend pleinement capables de nous ouvrir à ceux que nous découvrons alors comme frères et sœurs. C’est pourquoi les deux premiers commandements de la Loi mosaïque, qui restent à la base de la loi chrétienne, sont indissociables. Ils expriment le double aspect de l’exigence propre à la personne renouvelée par la foi. Notre comportement envers nos frères et nos sœurs est ce qui manifeste la vérité de notre relation à Dieu, comme c’est notre attitude envers le totalement Autre qui garantit l’authenticité de notre amour pour notre prochain.

Les textes bibliques de cette liturgie nous démontrent que l’amour de Dieu et l’amour des autres ne sont pas dissociables.

A travers l’histoire de son peuple, Dieu n’a cessé d’ouvrir la personne humaine à la totalité de l’amour, envers lui comme envers les autres. Prions le Seigneur, pour que son Esprit nous donne de comprendre la vraie source de l’amour et nous ouvre à l’amour authentique.

Exode : Le code social comme visage de la compassion divine

Notre première lecture nous reporte au cœur même de la Loi mosaïque. Celle-ci a pour but d’exprimer les exigences intérieures d’une personne libérée de la servitude, c’est-à-dire de toutes les aliénations qui l’enferment en elle-même, aussi bien que de l’esclavage extérieur. C’est pourquoi le code social, qui prolonge cette Loi, est le complément indispensable du code religieux. Il exprime au niveau de l’être humain le comportement de Dieu lui-même.

La Loi de Moïse met l’accent sur la nécessité non seulement de se préoccuper de ses proches, mais aussi d’agir en faveur des pauvres, des faibles, des rejetés. C’est Dieu lui-même qui l’exige. Lui-même est compatissant. La parabole du manteau renforce la leçon : obligation de rendre au démuni son manteau pris en gage avant le coucher du soleil : «C’est la seule couverture qu’il ait pour dormir ».

Le Psaume responsorial : Un Dieu protecteur et libérateur

Si quelqu’un se préoccupe activement des autres, c’est bien Dieu comme le répète le Psaume responsorial en multipliant les mots qui évoquent la protection active du Seigneur. Il est le « Roc », «la forteresse», « le rocher qui abrite », « le bouclier », «le fort », «l’arme de la victoire », il est le « libérateur », il « sauve », il « met au large » … et pourquoi ? Parce qu’il « aime ».

Le Psaume est la prière d’un roi qui remercie Dieu après une victoire spectaculaire. Tout l’univers en est ébranlé. Le Dieu fort a libéré son roi des dangers menaçants. Celui-ci veut lui rendre grâce en faisant à son tour régner la justice dans le monde. Ainsi tous les peuples pourront découvrir le Seigneur.

Saint Paul : L’exemple de foi et d’amour des Thessaloniciens

Dans notre 2e lecture, nous constatons comment, par son attitude envers ses correspondants, saint Paul a tenté de refléter l’amour de Dieu. Puissent les Thessaloniciens l’imiter à leur tour. Qu’ils deviennent un modèle de foi et d’amour pour tous ceux qui les entourent. Libérés des idoles aliénantes, tournés vers le vrai Dieu, ils travailleront à l’avènement du Royaume où il leur sera donné de vivre pour toujours.

L’Apôtre n’en finit pas de complimenter les chrétiens de Thessalonique. Il les pousse ainsi à poursuivre leurs efforts. Il veut faire connaître le Seigneur Jésus et son Évangile le plus largement possible. Il se réjouit de voir les chrétiens de Thessalonique participer à cette mission puisque, à partir de chez eux, la Parole du Seigneur a retenti. La nouvelle de leur foi « s’est répandue partout ».

Comprenez le lien indissociable entre l'amour de Dieu et l'amour du prochain.

Évangile : L’unification du double commandement de l’amour

Dans l’évangile de ce jour nous constatons comment les docteurs de la Loi juive avaient souvent perdu le véritable esprit mosaïque en multipliant les exigences rituelles masquant les commandements essentiels. Ils sombraient dans des querelles d’école, discutant sans fin de ce que pouvait être le précepte le plus important. Jésus refuse de se laisser entraîner dans leurs arguties. Il y a deux commandements essentiels qui, en réalité, n’en font qu’un. L’amour des autres est la manifestation de l’authentique orientation vers Dieu.

Face aux multiples préceptes tirés des Écritures, n’y en aurait-il pas un qui l’emporterait sur les autres ? Des spécialistes ou docteurs de la Loi soutenaient que le commandement de l’amour du prochain (Lv 19,18) devait en priorité guider l’action des croyants. L’un d’entre eux, le célèbre Hillel, donnait cette consigne vingt ans avant l’ère chrétienne : « Ce que tu ne voudrais pas qu’il t’arrive, ne le fais pas non plus à ton prochain. C’est là toute la Loi. Le reste est explication ».

Jésus en rapprochant les commandements de l’amour de Dieu (Dt 6,5) et du prochain (Lv 19,18) souligne qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux. Toute sa vie n’a-t-elle pas été guidée à la fois par l’amour de son Père et celui de ses frères et sœurs ?

Bien difficile d’aimer quelqu’un que l’on ne voit jamais, que l’on n’entend jamais! Comment réaliser le plus grand des commandements de la loi de Moïse : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur …»? La réponse est dans le commandement semblable : «tu aimeras ton prochain ». Le proche est à la portée de notre cœur, de notre vie, de notre souffle. Aimer Dieu, le tout autre que nous, c’est aimer le proche, le tout semblable à nous.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ». Le « cœur » dans l’Écriture évoque d’abord l’intelligence, la pensée et correspond à notre « tête ». L’« âme » désigne l’être vivant tout entier en tant qu’il est plein de vitalité, qu’il désire, qu’il possède la force de vivre. L’«esprit » se rapporte au souffle, à la respiration, à la volonté. La triple formule «de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit » est une façon de redire que rien n’est plus intelligent, vital, et fort, que d’aimer Dieu.

Par conséquent, aimer Dieu et aimer son prochain sont indissociables, saint Jean nous le dit dans sa première lettre : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas ! » (1 Jn 4, 20). Aimer Dieu est donc un vaste programme qui s’exprime très concrètement dans des gestes de la vie quotidienne, dans le respect du plus petit, de l’immigré, dans l’accueil de celui que nous approchons dans le service. Et cela vient interroger notre manière d’être, demandant de nous laisser habiter par l’Esprit, afin de vivre toute rencontre comme une visitation, une rencontre avec le Tout Autre. «Tu aimeras » est un impératif, un commandement, un futur, un travail de conversion permanente. C’est l’invitation à nous laisser purifier de tout désir de réciprocité ou de satisfaction personnelle du geste accompli, pour que nous puissions, au-delà des sentiments, aimer à la manière de Dieu, lui qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants, qui écoute le cri du pauvre et du malheureux. Seigneur, mets en nous ton Esprit d’amour et apprends-nous à aimer.

L’Eucharistie : L’offrande d’une communauté soudée dans la charité

L’Eucharistie voulue par Dieu, c’est l’offrande d’une communauté soudée dans l’amour. «Le sacrifice le plus glorieux, le plus excellent, qui puisse être offert à Dieu, c’est nous-mêmes, sa cité, et c’est le mystère que nous célébrons dans nos oblations » (Saint Augustin, la Cité de Dieu, L. 19, ch. 38). La véritable communauté humaine, soudée dans la charité, est la réalité de notre sacrifice, celle où Dieu manifeste sa présence. Interrogeons-nous donc sur la valeur de notre oblation : la vérité de notre amour pour les autres juge l’amour que nous entendons rendre à Dieu.

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