« Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »
La foi chrétienne face aux exigences du monde temporel
Nous disciples de Jésus, nous vivons dans un temps et une culture qui nous obligent à prendre position. Le message de l’Évangile dont nous vivons et que nous proclamons n’est pas très à la mode de nos jours.
Le Royaume des cieux, annoncé par Jésus, n’est-il pas un mythe? C’est ce que pensent beaucoup de gens pour lesquels la seule réalité collective concrète, c’est la cité terrestre; ils désirent la meilleure vie possible sur cette terre. La seule action valable à leurs yeux, c’est la politique, nourrie par l’économie, car c’est elle qui règle le destin de l’humanité.
Pour celui qui a été éveillé aux appels profonds de l’être humain, il ne saurait en être ainsi. La vie terrestre garde son importance. Mais elle est en même temps relativisée, car elle appelle un au-delà qui ne saurait se confondre avec un quelconque paradis terrestre, vraiment mythique, lui. L’Église est au service de cet au-delà. C’est par là qu’elle joue son rôle de ferment spirituel au sein de la cité des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Elle a pour mission d’avertir et de guider ceux qui sont engagés dans l’action temporelle : celle-ci ne prend tout son sens que dans la mesure où est respectée la hiérarchie des valeurs.
Les textes bibliques de cette liturgie, en nous centrant sur le Royaume des Cieux, entendent donner sa véritable valeur à toute œuvre terrestre et politique. Le Seigneur nous appelle à servir nos frères et sœurs par notre engagement au service de la cité terrestre. Mais le terme qu’il nous indique, c’est son Royaume. Supplions-le de nous pénétrer de son Esprit, afin que jamais notre action temporelle ne nous détourne de ce terme. Nous pourrons alors annoncer à nos frères et sœurs la seule véritable nouvelle société, fondée par son amour.
Isaïe : Cyrus, serviteur providentiel de la libération
Dans la première lecture, on rejoint le peuple élu qui vit encore en exil, mais le « Second-Isaïe » perçoit la décadence de Babylone. En effet, Cyrus, le Perse, est en train de dominer la région. La puissance babylonienne faiblit. Pour lui, c’est un signe que la libération des exilés est proche. Dieu n’a pas abandonné son peuple. C’est lui qui fait surgir Cyrus, parce qu’il a un lien privilégié avec son peuple. L’audace prodigieuse du prophète s’enracine dans sa foi. Pour lui, Cyrus c’est l’homme providentiel, le messie. Cependant, très vite, il entrevoit, à travers celui qui se montre serviteur de Dieu par son action politique, un autre serviteur qui accomplira en plénitude l’œuvre divine.
Le Psaume responsorial : La souveraineté absolue du Dieu créateur
Le Psaume responsorial exprime la même foi que le prophète. Le Seigneur, Dieu d’Israël, ne gouverne pas uniquement son peuple, mais tous les peuples, parce qu’il est au-dessus de tous les dieux. Il est le créateur des cieux. La gloire, l’éclat, la puissance lui appartiennent en propre : le Seigneur est roi, il gouverne les peuples. Et puis ce roi est guidé par la droiture. Gloire à Dieu, maitre de l’univers! Devant lui, tous les pouvoirs humains révèlent leur néant. Lui seul mérite vraiment le titre de roi, car lui seul peut créer un univers vraiment marqué par la justice.
Saint Paul aux Thessaloniciens : L’espérance active et le don de la paix
La deuxième lecture nous conduit au sein même de l’Église de Thessalonique. Au cours de ses déplacements missionnaires, saint Paul reçoit des nouvelles de la jeune communauté chrétienne de Thessalonique. Dans sa réponse, en plus des encouragements qu’il donne, il est amené à préciser certains points de son enseignement comme celui sur « l’espérance » au Seigneur Jésus. Certains chrétiens se demandent en effet comment vivre dans la perspective de la venue glorieuse de Jésus.
La première lettre aux Thessaloniciens est avant tout centrée sur l’espérance de la venue triomphale du Royaume. Lors de son retour, le Seigneur triomphera définitivement. Les chrétiens doivent être activement tendus vers ce terme, par leur foi, leur espérance de leur charité. A travers eux, l’Esprit agit et entraine le monde vers son achèvement, en le pénétrant de la Parole divine.
Écouter les mots de la salutation initiale que saint Paul adresse à la communauté chrétienne de Thessalonique (Grèce) a une saveur de fraternité, qu’il est bon de goûter : « À vous, la grâce et la paix. ». Y a-t-il salutation plus juste et bonne que celle-ci? Dans plusieurs langues, la salutation quotidienne contient le mot « paix », et en particulier en arabe (Salam) et en hébreu (Shalom). Dans un moment de recueillement, nous pouvons laisser notre mémoire nous présenter les visages de celles et ceux à qui nous souhaiterons adresser des mots de paix : parmi nos proches, ceux que nous aimons ou ceux que nous aimons moins ; ou penser à quelques situations plus lointaines, mais que les médias rendent visibles. « À vous, la grâce et la paix » : nous répétons les mots de l’Apôtre en les adressant à ces personnes concrètes, à ces situations de conflits ou de crise. Et ainsi, nous pouvons continuer à intercéder pour que leur foi soit active, que leur charité se donne de la peine, que leur espérance tienne bon. Nous demandons la puissance de l’action de l’Esprit Saint avec confiance et certitude, afin que son action dépasse et surpasse tout effort humain pour faire advenir le règne de Dieu.

Évangile : L’effigie de César et l’empreinte divine dans l’être humain
Dans l’évangile de ce jour, les ennemis de Jésus lui tendent un piège : ils veulent le forcer à prendre parti dans leurs conflits politiques. Se mettre-t-il du côté des collaborateurs ou des occupants romains? Quoi qu’il choisisse, il sera compromis. Mais Jésus se situe en un autre lieu, à un autre niveau. Par une réponse lumineuse, il souligne la transcendance du Royaume des Cieux par rapport à la réalité temporelle.
Comme Cyrus n’était pas Dieu, mais son instrument, César n’est pas le vis-à -vis de Dieu. Impossible donc de comparer le projet de Dieu à celui de César! Dieu l’emporte infiniment; c’est en fonction de son Royaume qu’il faut se décider. L’homme est créé à l’image de Dieu : l’effigie de César renvoie à Dieu, car il n’est qu’un homme, Jésus refuse la logique de ses adversaires où Royaume de Dieu et Empire romain sont mis sur le même plan!
Nombre de pharisien ont été les tout premiers à suivre Jésus, puis à rejoindre les assemblées chrétiennes naissantes. Les évangélistes ont mis en scène d’autres pharisiens, adversaires farouches de Jésus. Ils pouvaient ainsi, par contraste, mieux mettre en valeur l’attitude et l’enseignement de Jésus. « Les pharisiens », par exemple, attaquent Jésus sur son interprétation de la loi de Moise : « Est-il permis, oui ou non… ». C’est l’occasion pour Jésus de rappeler que cette loi a pour fonction d’orienter vers Dieu, et non vers César. L’humanité est l’image de Dieu, non de César!
Jésus ne répond pas directement à la question que les disciples des pharisiens lui posent. Il ne prend pas directement position. Si la monnaie qu’on lui présente est frappée à l’image de César, c’est qu’elle est du domaine de César. Il n’y a aucune monnaie où puisse se refléter l’image de Dieu. Par sa mort et son exaltation, le Seigneur Jésus entraine ses frères et ses sœurs près du Père, dans le domaine du divin, dans le Royaume de Dieu. Il est venu sauver et « rendre à Dieu ce qui est à Dieu ».
L’Eucharistie : L’offre totale de soi au Seigneur
L’Eucharistie, annonce du Royaume, donne profondeur à l’action temporelle. En effet, le sacrifice chrétien est l’acte par lequel nous rendons à Dieu ce qui est à Dieu, c’est-à-dire la totalité de nous-mêmes. Ce don par lequel nous répondons à son amour appelle l’engagement actif au service de nos frères, par l’action temporelle. Mais il relativise en même temps celle-ci. Tout au long des âges, des chrétiens et des chrétiennes ont témoigné, jusqu’au martyre, de leur respect et de leur dévouement à l’État, mais aussi de leur refus d’accepter le totalitarisme. En cela, ils ont suivi Jésus. C’est en union avec eux que nous célébrons l’Eucharistie.
Amen!
+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface
