« Qui a trouvé sa vie la perdra; qui a perdu sa vie à cause de moi la trouvera ».
La mort transformée par l’accès à la vie éternelle
Trop souvent, pour l’être humain, vivre, c’est avant tout éviter une mort qui est ressentie comme une fin implacable et définitive. C’est la vie naturelle, biologique que l’on désire instinctivement préserver ou sauver.
Pour le Christ, l’entrée dans l’échange d’amour avec le Père est constitutive d’une nouvelle forme d’existence, une vie nouvelle, infiniment plus réel que notre existence présente. Cette vie-là est incorruptible et éternelle. L’être humain est spirituel par nature.
Pour le chrétien qui croit en cette surréalité, appelée vie surnaturelle ou spirituelle, la mort change de sens. Certes, elle signifie toujours arrachement et douleur. Mais elle est en même temps accès à la vie définitive et éternelle, puisqu’elle peut être affirmation d’un amour répondant, par le don, à l’amour divin.
Pénétrés de cette conviction de foi, nous pouvons affronter tous les risques. Nous pouvons proclamer hardiment la vie, pour nous-mêmes, mais aussi pour tous ceux qui, en accueillant les témoins de Dieu, s’ouvrent à la Bonne Nouvelle du règne définitif de l’amour.
Les textes bibliques de cette liturgie nous montrent que toute l’œuvre du Seigneur dans le monde est un appel à découvrir la véritable vie de l’amour ou de la communion avec Dieu. Avec la lumière de l’Esprit, nous sommes capables de transmettre aux autres la joyeuse certitude de la vie éternelle. Témoins d’une réalité spirituelle, nous appelons ainsi les autres à se situer par rapport à celle-ci.
Élisée et la Sunamite : L’accueil du prophète et le Dieu de la vie
Dans le royaume d’Israël, Élisée, le prophète, dont le nom signifie « Dieu sauve », avait laissé le souvenir d’un extraordinaire témoin de l’Alliance avec Dieu. Affrontant sans crainte l’opposition royale, il avait maintenu la foi populaire. On colportait aussi les récits de ses miracles. Homme de Dieu, il avait fait vivre ceux qui l’accueillaient avec foi. Sa renommée s’est étendue à la foi chrétienne. Les Églises orthodoxes font mémoire de saint Elisée le 14 juin de chaque année.
L’épisode rapporté dans notre première lecture remonte au début de la mission du prophète, vers 850 av. J.-C. Une relation forte et durable d’amitié s’est installée entre l’homme de Dieu et une famille de Sunam.
Mais quelle leçon l’auteur biblique en tire-t-il à notre profit ? Il considère cette histoire comme symbolique de l’Alliance entre Dieu et son peuple, Israël, le prophète étant l’image de Dieu. Tout d’abord, la durée de cette histoire dit la fidélité de Dieu que même l’incrédulité ne rebute pas.
Ensuite, la sollicitude sans faille de l’homme de Dieu pour son hôtesse dit la sollicitude constante de Dieu pour son peuple. Il lui promet un fils qui meurt et il donne de nouveau la vie à l’enfant en le relevant d’entre les morts. Le prophète enseigne que Dieu est le maitre de la vie.
Quant à la femme, son attitude nous est donnée en exemple ; un modèle bien simple à suivre : « accueillir le prophète en sa qualité de prophète », comme dira plus tard Jésus, et faire une confiance si totale à Dieu qu’on ose parler du fond de son cœur, y compris pour dire ses besoins et même sa révolte devant la mort.
Le Psaume responsorial : Hymne à la fidélité et à la royauté divine
Le Psaume responsorial est une hymne à Dieu qui a fait alliance avec son peuple. Sa puissance éclate dans sa création. Les forces du mal semblent pourtant triompher. Que le Seigneur se rappelle sa promesse, à un moment où les siens semblent voués à la perdition. Qu’il fasse vivre ! Il est la source de la vie !
En fait, le psaume réunit plusieurs prières. La première, d’où sont tirés les versets choisis pour faire écho à la première lecture de ce dimanche, chante la royauté divine. Dieu montre qu’il est roi par la façon dont il gouverne pour le bénéfice de son peuple. Ce gouvernement se qualifie par la justice et le droit, ou, ce qui est la même chose, par la fidélité et la vérité. Le peuple a, avec son Dieu, un roi excellent. Israël est une théocratie.
Saint Paul et le Baptême : Une immersion dans une vie nouvelle
Dans la deuxième lecture, saint Paul explicite sa vision de la vie nouvelle apportée par le Christ. Par le baptême, le croyant est engagé dans une nouvelle relation à Dieu. Il échappe à l’univers dans lequel l’être humain se trouve centré sur lui-même, c’est-à-dire au monde du péché. Il participe à une nouvelle forme de vie jusque-là inconnue : c’est une vraie résurrection, ou mieux encore une naissance à une vie nouvelle.
Le mot baptême signifie « immersion », « plongeon » dans l’eau vive. Pour les chrétiens, avec Pâques, une nouvelle signification est donnée au baptême. Celui qui devient disciple du Ressuscité s’immerge dans sa vie nouvelle. L’Apôtre développe cette réflexion : « Le Christ ne meurt plus… Car lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort… lui qui est vivant, c’est pour Dieu qu’il est vivant. De même vous aussi, vous êtes morts au péché, et vivants pour Dieu en Jésus Christ ».

Évangile : Les exigences radicales de l’amour selon Dieu
Après les événements de la mort et de la Résurrection de Jésus, pour des gens d’origine juive, la conversion au Christ pouvait être un événement dramatique. Le judaïsme tendait en effet à chasser de la communauté ceux que l’on considérait de plus en plus comme des traîtres à la foi traditionnelle. Saint Matthieu rappelle aux chrétiens que Jésus avait averti ses disciples des difficultés inévitables. Mais le Seigneur avait aussi garanti la vraie vie à tous ceux qui accueilleraient sa parole. En revanche, sur les paroles de Jésus, on peut se poser bien des questions. Dieu nous demanderait-il de moins aimer nos enfants, notre conjoint, nos parents que lui ? Y aurait-il une rivalité entre l’amour pour nos proches et l’amour de Dieu ? L’évangile de ce jour ne dit pas exactement cela, même si la formulation peut sembler extrême : celui qui aime son père, sa mère ou encore son fils « plus que moi n’est pas digne de moi … ». Dans ce propos, certains ont entendu le fondement d’un engagement religieux radical. Ou encore des sectes l’ont utilisé pour éloigner certains de leurs membres de leur famille … La parole de Jésus interroge ici la signification même de l’amour.
La parole de Jésus interroge ici la signification même de l’amour. Qu’est-ce qu’aimer ? Que serait un amour dont la jalousie et la possession rendraient impossible toute autre relation ? Jésus ne demande pas une exclusivité, mais de ne pas se tromper sur l’origine de l’amour. Nos relations se déploient mieux, quand elles sont fondées sur l’amour de Dieu. À l’image de l’amitié divine, elles appellent l’altérité et la gratuité. Ainsi, aimer selon Dieu nous préserve d’un absolu amoureux ou amical qui serait stérile. Aimer selon Dieu nous invite à l’ouverture à l’autre. Aimer selon Dieu appelle à cultiver un cœur généreux. C’est l’expérience que fait la femme riche et stérile en accueillant chez elle le prophète Élisée.
L’évangile reprend ce récit de la Sunamite: « Qui accueille un prophète recevra sa récompense » et s’achève sur l’autre versant de l’amour qui consiste à accueillir et servir le plus petit : « Qui donne un simple verre d’eau à un petit … ».
Accueillir et donner, c’est-à-dire aimer et servir : tel est l’horizon du baptisé, telle est la consistance de la vie nouvelle à la suite du Christ. Cette vie terrestre, dont nous apprenons progressivement à nous déposséder, est promise à une résurrection et nous en percevons déjà les prémices quand nous aimons comme Dieu aime.
Certes les paroles de Jésus, sont exigeantes. Il nous propose des attitudes qui devraient nous rendre dignes de lui. Ne nous met-il pas devant l’impossible ? À chaque Eucharistie, nous redisons : « Je ne suis pas digne de te recevoir. » La dignité n’est pas le résultat de nos efforts, elle s’enracine dans la parole même de Jésus : « Dis seulement une parole et je serai guéri. » C’est de lui et de lui seul que nous recevons notre dignité d’homme ou de femme, notre dignité d’enfant de Dieu. Cette dignité, fait entrer dans une vie nouvelle, à accueillir librement, car Dieu respecte toujours notre liberté.
L’Eucharistie : Mémorial exigeant et source de dignité
L’Eucharistie, c’est la célébration de la vie s’affirmant à travers l’échec même. L’Eucharistie est le mémorial de Jésus acceptant d’être rejeté par les siens, pour répondre à l’appel du Père. Évocation de la mort, elle devient un prodigieux signe de vie. En y participant, nous nous engageons sur une route semblable à la sienne. Il y a là une vérité que nous devons sans cesse méditer et qui fait éclater toutes les considérations sentimentales ayant trop souvent accompagné la réflexion sur ce sacrement. L’Eucharistie est source d’une exigence terriblement sérieuse.
Amen!
+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface
