5eme dimanche de Carême A

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Le 22 mars 2026
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De la « qualité de vie » à la « bonne vie »

« Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir. »
« Lazare, viens dehors ! »

Aujourd’hui les sciences humaines nous parlent beaucoup de « qualité de vie. » Ainsi, nous réclamons spontanément le droit de faire une belle vie; mais peut-être oublions-nous aisément le devoir de faire une bonne vie.

« Ce n’est plus une vie! » Voilà l’exclamation désolée de bien des gens, lorsque les difficultés se multiplient, lorsque les conditions de vie deviennent trop dures. En revanche, comment échapper à une telle situation? Nous sommes tous prisonniers d’un monde qui nous enserre. Plus encore, nous sommes prisonniers de nous-mêmes, de nos habitudes, de nos désirs, de nos caprices et de nos peurs; et ce couvercle ne pèse pas moins sur nos tombeaux que ne le fait la société ambiante.

Méditation sur Lazare La crise de sens : Pourquoi avons-nous l'impression de ne plus vivre ?

Il arrive alors que l’on soit tenté de se laisser aller. « Il vaudrait mieux mourir! ». « Maintenant Seigneur, c’en est trop! Reprends ma vie; je ne vaux pas mieux que mes pères » (1 R 19, 4), s’écria le prophète Elie, en fuite vers l’Horeb; sans oublier la plainte amère de Moise, harassé par son peuple au désert : « Tue-moi donc! » (Nb 11,18), dit-il au Seigneur. Mais la mort provoque encore un mouvement de révolte. N’est-elle pas le dernier sceau apposé à l’absurde ?

Vivez! nous oppose la révélation biblique. Mais sachez découvrir quelle est la vraie vie; car elle est déjà donnée à celui qui est pénétré de la foi chrétienne. Car celui-ci, illuminé par Dieu, au jour de son baptême, voit se briser le cercle qui l’enfermait en lui-même. Accédant à l’amour, il participe dès maintenant à une nouvelle forme d’existence, c’est-à-dire la vie divine en lui, qui surmonte pour toujours la mort. Il est voué à la vie éternelle.

Reprendre espoir quand tout semble perdu : La vision d’Ézéchiel

Les textes bibliques de cette liturgie nous enseignent que Dieu est le maitre de la vie tant des peuples que des individus. De plus, ils nous montrent, dans les moments difficiles, comment ne pas nous laisser enfermer dans nos désirs, dans nos caprices et dans nos peurs.

La première lecture nous reporte à un moment crucial du peuple d’Israël. Sur le long des chemins conduisant vers l’exil de Babylone, que de déportés sont morts! Pour les survivants, les perspectives d’avenir semblent sombres. Le peuple élu apparaît condamné à disparaître. Mais Ézéchiel vient redonner espoir. Dans une extraordinaire vision, il s’est trouvé dans une vallée couverte de squelettes. Or voici qu’à l’appel du Seigneur, ces squelettes se sont levés, se sont couverts de chair et de peau, se sont remis à vivre. C’est ainsi que Dieu fera renaître son peuple. Il manifestera ainsi sa puissance de salut.

« Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir. » En Babylonie, le prêtre et prophète Ézéchiel redit aux exilés de Jérusalem que leur Dieu est un Dieu de vie. Il est bien capable de faire sortir son peuple de l’exil, comme jadis il a fait sortir leurs pères d’Égypte, et lui redonner pleine vie. Le prophète répète aux exilés, avec force et inlassablement, qu’il y a un avenir pour eux. L’Alliance avec Dieu est toujours active; ainsi le prophète rappelle-t-il plusieurs fois la formule qui la consacre : « Vous saurez que je suis le Seigneur ».

L’espérance du Psaume 129 et la grâce de saint Paul

Dans le Psaume responsorial (Ps 129), du fond de l’abîme, le fidèle en appelle à son Dieu. Il met en lui sa confiance. Bientôt le Seigneur viendra le délivrer. Il pardonnera ses fautes. Ce sera la délivrance totale et définitive. Il faut vivre d’espérance basée sur une foi ferme.

La grande découverte de saint Paul sur le chemin de Damas, c’est qu’il était aimé pour lui-même, gratuitement, et sans considération de son importance et de ses performances dans l’observance de la Torah ou Loi de Dieu. Avant il pensait obtenir de lui-même la « justice » de Dieu grâce à ses bonnes actions. Dieu seul justifie, sauve. Est-ce dire que la façon de se conduire importe peu ? Non ! Puisque Dieu nous donne l’Esprit, nous sommes « sous l’emprise » de l’Esprit : « L’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes ».

Dans le langage de l’Apôtre, la chair, c’est l’être humain enfermé en lui-même, centré sur ses désirs. L’esprit, c’est une forme de vie nouvelle suscitée par l’Esprit divin. Elle nous permet de nous situer justement face à Dieu, face aux autres êtres vivants, face au monde. Elle est indestructible. Comme Jésus ressuscité, nous sommes appelés à vivre pour toujours, unis au Seigneur.

Lazare, viens dehors ! : Le signe de la Résurrection

Nous entreprenons aujourd’hui notre dernière étape du Carême sur la route vers Pâques, avec la lecture du troisième grand évangile baptismal, le récit de la résurrection de Lazare; auparavant on l’appelait le temps de la Passion. Déjà les lueurs de la Résurrection de Jésus nous rejoignent dans le combat quotidien de la mort et de la vie. La voix de Jésus ne cesse de nous appeler à la vie et de faire entendre cette parole : « Lazare, viens dehors ! »

Le mot français « résurrection» est construit sur le latin «re-surgere» qui signifie « se lever à nouveau » ou « res-surgir». Sur terre, celui qui meurt ne peut plus jamais se relever. C’est définitif. N’est-ce pas en contradiction avec ce que les croyants de l’histoire du Salut ont perçu de Dieu? Dieu est la Vie; il veut partager cette Vie, sa Vie, avec nous, autrement dit il est la Résurrection; il peut prendre la vie et la redonner. À Pâques, en Jésus mort et ressuscité, les chrétiens ont vu que les croyants de l’Écriture disaient juste. La mort peut bien continuer à sévir dans notre univers. Elle n’a aucune place dans le monde de Dieu, auquel nous sommes destinés comme enfants de Dieu.

Méditation sur Lazare La crise de sens : Pourquoi avons-nous l'impression de ne plus vivre ?

Par conséquent, la résurrection de Lazare, septième miracle ou signe raconté par saint Jean (7 étant le chiffre parfait) est le signe par excellence qui nous introduit à Pâques. En montant guérir son ami malade, Jésus sait qu’il signe sa mort. Mais c’est pour un être aimé qu’il donne sa vie. Son geste doit donc nous donner l’espérance de la Résurrection : une résurrection à venir, certes, mais une résurrection déjà manifestée en Lazare (et dans les chrétiens baptisés). Marthe (et les croyants) doivent porter leur foi à ce niveau. Ainsi Jésus affirme-t-il sa puissance contre une mort (physique et spirituelle) vis-à-vis de laquelle il n’éprouve que répulsion.

Délivrer des tombeaux intérieurs

Préfigurant sa propre résurrection et signant son arrêt de mort, Jésus délie Lazare des liens qui l’attachaient au tombeau. Il signifie ainsi, aux pauvres êtres humains que nous sommes, que l’aboutissement de notre existence terrestre n’est pas la mort, mais la vie en lui, puisqu’il est la Résurrection et la Vie. Le péché s’acharne à tuer ; l’Esprit de Dieu s’obstine à faire vivre et revivre ceux qui l’accueillent. Avec Marthe, nous confessons notre foi : notre résurrection est pour aujourd’hui, car nous croyons que nous sommes entrés dans la vie éternelle depuis le jour de notre baptême.

Le Seigneur est capable d’agir, même quand tout espoir humain semble perdu. Voici une belle réflexion de saint Pierre Chrysologue :

« Quand il apprit que Lazare était malade, il demeura deux jours au même endroit. Vous voyez comment il laisse le champ libre à la mort, il donne ses chances au tombeau, il permet à la décomposition de s’exercer, il n’empêche ni la pourriture ni l’odeur infecte. Il accepte que le séjour des morts se saisisse de Lazare, l’engloutisse, le garde prisonnier. Il agit pour que tout espoir humain soit perdu, et que toute la violence de la désespérance terrestre se déchaîne, afin qu’on voie bien que ce qui va se passer est l’œuvre de Dieu, non de l’homme. »

Une Église en sortie : Quitter nos zones de confort

« Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir », rapporte la phrase d’Ézékiel. « Lazare, viens dehors ! » Cette parole de Jésus résonne comme un écho. Alors que nous approchons des célébrations de Pâques, nous écoutons des textes qui présentent la Résurrection comme une sortie de tombeau, un passage de l’intérieur vers l’extérieur, une ouverture.

Ce mouvement peut nous évoquer l’appel incessant du regretté pape François à être une Église en sortie, qui quitte sa zone de confort pour aller vers les autres, qui ne craint pas de préférer le grand air à l’atmosphère confinée de l’entre-soi. Et c’est justement parce qu’elle est le lieu privilégié où se manifeste la Résurrection du Christ que l’Église doit vivre de ce mouvement de sortie. À l’approche de Pâques, la fête de notre libération, je médite et je contemple : de quels enfermements, de quelles peurs, de quels « entre-soi » ai-je à me laisser tirer par la vigueur du Christ ressuscité ? Aujourd’hui, je lui présente mes tombeaux intérieurs et je l’écoute m’appeler : « Viens dehors ! »

L’Eucharistie : La porte de la vraie vie

L’Eucharistie, c’est la porte de la vraie vie, plus forte que la mort charnelle : « Je suis la Résurrection et la Vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jn 11, 25-26). « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle; et moi je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 54).

Une même promesse pour un acte de l’esprit et pour une pratique : croire et manger! C’est que les deux sont liés. La participation à l’Eucharistie ne prend son sens que par la foi. Alors, mais alors seulement, elle nous donne d’entrer dans un univers spirituel, la vie divine en nous depuis notre baptême, seule réalité pleinement consistante.

Amen!

+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface

Méditation sur Lazare La crise de sens : Pourquoi avons-nous l'impression de ne plus vivre ?

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