« Voici que le semeur sortit pour semer… »

Semer la Parole… source de joie ou de déception ?

Semer la Parole… source de joie ou de déception ? Que de chrétiens vivent dans l’angoisse ! Ils ont tenté de transmettre la foi dont ils vivent. Ils ont l’impression de n’avoir pas été entendus. De tous côtés, des obstacles ont surgi, empêchant la parole évangélique de germer : obstacles en eux-mêmes qui ont conscience d’avoir parfois si mal semé ; obstacles liés à l’environnement social, si opposé à la Bonne Nouvelle ; obstacles existant en ceux à qui ils se sont adressés. Ces chrétiens avaient pu entreprendre avec enthousiasme leur tâche évangélisatrice. Quelle désillusion !

Écoutons Jésus. Lui ne se faisait pas d’illusion. Venant au terme d’une histoire déjà longue, il connaissait la lenteur du cheminement de la Parole divine. Il se rendait compte de la façon dont son message était et resterait longtemps incompris. Il affirme pourtant sa confiance. Peu à peu, la graine germe. Un jour une surprenante moisson fera oublier la semence perdue. La prodigalité d’un Dieu qui n’a pas craint de semer en tous terrains portera enfin son fruit.

Les textes bibliques de cette liturgie nous enseignent qu’avec une infinie patience, Dieu ne cesse de faire retentir sa Parole, en nous-mêmes comme dans le monde. Ayons confiance ! Malgré les obstacles, le Royaume germe.

La parabole du semeur

Isaïe : La pluie, la neige et la puissance de la Parole divine

La première lecture nous reporte à un moment crucial de l’histoire d’Israël. Dans le Livre de la Consolation, écrit au cours de l’Exil à Babylone, le prophète redonne confiance au peuple. Il annonce la fête à venir. Elle sera ouverte gratuitement à tous. Les nations elles-mêmes s’y précipiteront, reconnaissant la grandeur du Seigneur. L’écrivain biblique arrête alors sur sa description pour contempler avec admiration la puissance de la Parole divine : celle-ci réalise toujours ce qu’elle annonce.

Le prophète, par la petite parabole de la pluie et de la neige, redit à ceux qui ont besoin de l’entendre, que la Parole de Dieu est efficace et qu’elle fera ce qu’elle dit. Mais plusieurs étapes ne sont-elles pas nécessaires avant d’aboutir au pain. Le prophète demande à ses compagnons d’infortune de garder confiance. Quand le temps viendra, Dieu interviendra, et efficacement, pour les libérer.

Le Psaume responsorial : Dieu créateur, attentif et sauveur

Le Psaume responsorial commence par reconnaître que Dieu écoute et pardonne les fautes et son rayon d’action s’étend jusqu’au bout du monde. Ce même Dieu est aussi le créateur. Ainsi prend-il soin de la terre; tel un bon cultivateur, il la visite, la prépare et lui donne d’être fertile pour le bonheur de tous. Certes, Dieu est créateur, mais sans oublier qu’il est le Dieu qui écoute et pardonne. Il est créateur parce que sauveur.

Saint Paul : L’enfantement douloureux de la création

La deuxième lecture, tirée de la lettre de saint Paul aux Romains, enseigne que l’univers matériel connait un enfantement douloureux pour participer à cette création renouvelée dans le Christ. En effet, avec la Résurrection, le monde nouveau de Dieu est déjà là. Mais il reste encore à venir lorsque Jésus, lors de sa venue glorieuse, nous fera entrer dans sa vie autre et nouvelle. Le paradoxe de la vie chrétienne est de se trouver dans ce temps du « déjà là » et du « pas encore » :« nous avons commencé par recevoir le Saint-Esprit, mais nous attendons notre adoption et la délivrance de notre corps. »

En changeant le cœur de l’être humain, la Parole de Dieu tend à reconstituer une création qui s’était désintégrée. L’univers entier trouve comme réorienté par le chrétien. Le dynamisme de l’Esprit vient redonner son sens à un monde où tous les êtres se tiennent. Tous ceux-ci se trouvent saisis dans un même élan les entraînant vers un achèvement dans la gloire.

La parabole du semeur

Évangile : Le choix d’écouter et la joie de porter du fruit

La parabole du semeur est la première du discours sur le Royaume de Dieu dans l’Évangile de saint Matthieu. Face à l’endurcissement des cœurs, Jésus parle en paraboles et, fait rare, il en donne le sens à ses disciples. Il leur explique pourquoi la même semence produit des effets si différents chez ceux qui la recoivent. La semence, ici, c’est la Parole de Dieu. Celle-ci est proposée à tous, mais tous ne l’écoutent pas. Or, il s’agit du Royaume de Dieu, de sa vie offerte en plénitude. Au chapitre 6 de ce même Évangile, Jésus enseignait déjà la foule qui l’écoutait : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6,33). Ici, il va plus loin : il signifie que le Royaume advient déjà par sa Parole. Qui sait l’écouter, accueille le Royaume. L’enjeu est de taille. Raison pour laquelle Jésus met chacun devant ses responsabilités : écouter la Parole est un choix ; un choix qui ouvre à la vraie vie, à la vie en abondance, à la joie et au bonheur. « Heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! » ; cette Parole nous est adressée à nous aujourd’hui pour que nous portions « du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un ».

La parabole du semeur est d’abord un message d’espérance. Dieu a abondamment prodigué la Parole, et on peut penser qu’elle a été semée en vain. Mais elle finit par germer en abondance. C’est là une réalité mystérieuse que seuls peuvent comprendre ceux qui sont ouverts à la réalité spirituelle.

Les premiers chrétiens aimaient également méditer la portée morale du récit du Christ. Ils ont souligné les obstacles qui, en chacun de nous, empêchent la croissance de la graine.

« Voici que le semeur sortit pour semer… » Jésus sort de la maison où il se trouve. La Parole sort de la bouche de Dieu. Tout le sens de ce dimanche semble bien pivoter autour de ce verbe « sortir ». Nous amons un Dieu qui sort, pour semer, répandre, donner, se donner. Il sème, sans souci d’économie. Il sème à tous les vents, contre toutes les lois de la rentabilité, il jette partout la semence. Il sait la puissance créatrice de sa grâce. Et il veut nous associer à la joie du moissonneur.

Dieu sort aussi pour nous faire sortir de tous les esclavages, de toutes nos prisons, de nos peurs qui paralysent.

L’amplitude des semailles est à la racine de notre espérance. Nous ne sommes pas juges des terrains. Lorsque nous rencontrons des hommes et des femmes de notre temps, nous nous savons précédés par l’Esprit Saint. Il est important d’espérer les autres, de les attendre, de les savoir en marche avec nous vers plus de justice, de paix, de vie fraternelle. C’est la vraie façon de les aimer. Comme le Seigneur lui-même, mettons tout en œuvre pour que la récolte soit belle : nos qualités, nos talents, tous nos avoirs matériels et spirituels, pour servir, pour partager, pour aimer. Quel investissement !

Certes, nous n’éviterons pas les douleurs de l’enfantement. Ce n’est pas là une constatation résignée, encore moins une analyse défaitiste désabusée. C’est un cri pascal. Le monde accomplit sa Pâque à la suite de son Seigneur. Après l’hiver, il y a toujours le printemps. Après les semailles, il y a toujours la moisson. Et Jésus dira un jour, faisant allusion à son propre destin : « Si le grain tombé en terre ne meure pas, il reste seul. Mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. » (Jn 12,24) Elle sera belle, la moisson qui nous attend ! C’est ce que nous célébrons par anticipation dans chaque Eucharistie. C’est sur la Parole même de Jésus que nous le recevons, malgré notre indignité : « Ceci est mon corps…Ceci est mon sang… »

Nourris par la Parole… Il est vrai qu’elle vient de nous être proposée. Mais tant de désirs, tant d’attachements coupables, s’opposent à ce que nous la recevions dans toute sa profondeur ! C’est en pleine conscience d’une indignité que nous ne pouvons même pas clairement reconnaître, que nous nous approchons de l’Eucharistie. C’est aussi avec la confiance qu’en nous Dieu agira : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. »

Amen !

+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface

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