« Ne craignez pas … Ne craignez pas … Soyez donc sans crainte … »

La peur omniprésente et la libération par la foi

Partout, la peur est présente dans notre monde. Elle est manifeste, là où les pouvoirs se font oppressants. Devant certaines menaces brandies au nom d’idéologies totalitaires, comment oser dire ce que l’on pense, comment oser le penser, même. N’être pas d’accord avec ceux qui dominent, c’est courir des risques mortels pour soi, pour des êtres chers.

Mais la peur est beaucoup plus générale. C’est encore elle que l’on peut déceler, aussi bien derrière des timidités que derrière nombre d’attitudes agressives. Apparemment, pourtant, nulle menace de mort! Pourquoi donc l’être humain est-il ainsi paralysé?

Certes, à l’horizon de cette peur, il y a toujours la mort. S’exprimer, se livrer, n’est-ce pas s’exposer au jugement d’autrui ? Nous risquons alors de n’être plus rien à ses yeux, et de nous trouver par-là dévalués aux nôtres mêmes. Alors on se tait, si l’on ne dispose pas du moyen de paraître fort en se faisant menaçant pour les autres. Ne craignez pas ceux qui vous font mourir ainsi, dit Jésus, car cette vie sur laquelle nous nous crispons n’est pas la vie authentique, la vie définitive.

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Mais à la peur peut alors se substituer la confiance. Il devient possible d’échanger, de communiquer en profondeur, de dire ce dont on vit! Ainsi la foi crée-t-elle une personne libre, capable d’entrer dans le Royaume de la communication, de la communion avec Dieu et avec les autres.

Les textes bibliques de cette liturgie nous montrent que, portés par la certitude de la foi, nous pouvons bousculer tous les obstacles.

Jérémie : Le courage d’annoncer malgré la persécution

Par la force de son Esprit, Dieu a donné au prophète Jérémie le courage d’annoncer sans crainte la Parole. Au moment où s’écroulait le royaume de Juda, à la fin du VIIe siècle av. J .- C., Jérémie connaît un destin tragique. Il voit s’effondrer le monde auquel il est profondément attaché. Il lui faut surtout annoncer la catastrophe à des gens aveugles, et qui tiennent à le rester. Il voudrait pouvoir se taire. Mais l’appel du Seigneur est plus fort. Il parle, malgré les persécutions. Ayant perdu tout appui, il connaît la solitude. Plongé dans la plus profonde angoisse, il se tourne avec confiance vers le Seigneur.

Jérémie compare Dieu à un « guerrier redoutable » qui montre sa « revanche » ? Comment Dieu pourrait-il être un guerrier revanchard? Le prophète avec des mots qui font choc exprime pourtant sa profonde conviction. Cela suffit ! Dieu ne peut tolérer plus longtemps l’oppression et l’injustice. Les images fortes du guerrier et de la revanche annoncent l’intervention imminente du Dieu sauveur des humiliés.

Dans le Psaume responsorial, un juste, accusé à tort, se tourne vers Dieu. Un autre juste, victime de son zèle pour le Temple, joint son cri à celui du premier : « L’amour de ta maison m’a perdu. » Que Dieu intervienne et redonne vie à ceux qui semblent voués à la perdition! C’est une prière que le chrétien peut reprendre en pensant au Christ rejeté et à tous ceux qui ont souffert ou souffrent persécution pour le témoignage qu’ils rendent à la vérité.

Le Dieu d’Israël ne peut admettre qu’il y ait dans son peuple des humiliés, des gens meurtris, des pauvres. Cette situation ne peut durer. Il va intervenir et sauver.

L’allusion aux « emprisonnés » fait penser encore au peuple proche de la disparition avec l’exil et la captivité. Cette situation ne peut durer. Il y a encore un avenir pour le peuple, car le salut de Dieu vient le redresser?

Saint Paul : Le don gratuit du salut face au péché

Refusant de mourir, l’être humain se pose comme Dieu. Mais par là il refuses la vraie vie qui lui est offerte : celle qui naît d’un échange d’amour avec son créateur! Saint Paul découvre cette tentation de l’être humain dans le récit du péché originel. Il souligne que cette faute est bien plus radicale que la désobéissance à la Loi de Moïse.

Mais le Christ a inversé ce processus. Affrontant la mort, il a manifesté ce qu’était la vie de l’amour. À travers lui s’affirme un au-delà de la mort, un monde de grâce. Ce monde est ouvert par la foi, antithèse de la peur.

Saint Paul est émerveillé par le salut que Dieu offre à tous en Jésus. Il compare ici deux commencements différents, celui de la mort et du péché avec Adam, celui du salut avec Jésus. En fait, la comparaison n’est pas possible : « Le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure ». La figure repoussoir d’Adam permet à l’Apôtre de dire une fois de plus la place unique et centrale de Jésus dans le projet divin.

Évangile : « Ne craignez pas », la confiance pas à pas

Les chrétiens de Syrie auxquels s’adresse saint Matthieu dans son évangile connaissent la peur. Vivant au sein du Judaïsme, ils se sentent menacés, sinon de mort, au moins d’exclusion du monde qui est le leur. En rappelant les paroles de Jésus, lorsqu’il envoya ses Apôtres en mission, l’évangéliste entend redonner confiance à ses contemporains.

La pleine vérité du Royaume sera bientôt dévoilée. Les persécuteurs ne peuvent détruire la vraie vie. Dieu veille sur les siens. Que les croyants soient donc libérés de toute crainte, et qu’ils proclament hardiment la Parole.

« Ne craignez pas … » Trois fois, saint Matthieu insiste. Au moment où il écrit son évangile, les disciples du Christ ont toutes les raisons d’avoir peur. Se prononcer pour le Christ, c’est entrer dans la tourmente de la persécution, c’est risquer sa vie. L’évangéliste invite les chrétiens à se tourner vers le crucifié Ressuscité, pour combattre leur peur et demander la confiance.

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« Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux. » L’Écriture ne cesse de redire : « N’ayez pas peur! », puisque Dieu nous aime et veut notre bonheur. Jésus, à Pâques, donne à ce message biblique une force nouvelle et infinie. Les chrétiens croient que lui, leur Seigneur, est ressuscité pour une vie autre et sans fin près de Dieu, son Père. Sa Résurrection englobe leur propre résurrection à venir. Malgré les difficultés, les souffrances, les drames, ils sont donc destinés à le rejoindre près du Père. Cette certitude de foi les aide à surmonter leur peur.

« Rien n’est voilé qui ne sera pas dévoilé, rien n’est caché qui ne sera pas connu. » Cette phrase reprend un des thèmes traditionnels de la fin des temps. Aujourd’hui les disciples restent dans le temps de l’obscurité, de la recherche, du « caché », mais au dernier jour, lorsque les temps nouveaux de Dieu seront là, Dieu fera « tout connaître », «révélera tout ». Pour les chrétiens, avec Pâques, les temps nouveaux de Dieu sont déjà là. En Jésus, Dieu se fait connaître, se révèle. C’est maintenant le rôle des chrétiens d’aller dire au grand jour l’Évangile de Jésus et de le proclamer haut et fort.

« Qui peut savoir ce que croire veut dire au moment des grands choix ? Par où la foi en Jésus Christ a-t-elle saisi notre vie, et jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans la confiance et dans l’abandon ? » Ces mots de Pierre Claverie, évêque d’Oran (Algérie), assassiné en 1996 résonnent avec les passages de l’Écriture d’aujourd’hui. Ils disent bien l’invraisemblable confiance à laquelle est appelé celui qui s’expose à la violence des êtres humains à cause de sa foi, à cause de « l’amour de ta maison ». Celui-ci est pris dans la tourmente d’un combat qui le dépasse. Cependant, il est invité à demeurer debout, à croire en l’amour de ce Dieu qui veut répandre sa grâce en abondance sur cette humanité marquée par la mort. Il ne le peut, sans doute, que les yeux fixés sur celui par qui cette grâce est donnée : Jésus Christ.

Seigneur Jésus, ta vie reliée au Père est ton secret de vie livre et confiante face à toutes les tribulations qui ne manquent pas à ceux qui se disposent à vivre pour le service des autres. Que ta liberté de Fils nous délivre de toute peur et nous permette d’assumer le ministère confié aujourd’hui à chacun de nous: libération et consolation de tous nos frères et sœurs.

L’Eucharistie : Source d’une assurance publique

L’Eucharistie, c’est la source d’une assurance plus forte que la peur. En célébrant l’Eucharistie, nous chantons la bonté du Seigneur qui nous libère de la peur et nous fait vivre. Mais avons-nous le courage d’exprimer dans le monde ce que nous osons dire entre nous? C’est pourtant en témoignant publiquement de la Parole que nous rendons à Dieu l’hommage qu’il attend de nous. Nous faisons de notre vie un véritable sacrifice, acceptant par là un risque couru jusqu’au bout par Jésus.

Amen!

+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface

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