« A tes fils tu as donné une belle espérance, après la faute tu accordes la conversion. »

Le Royaume de Dieu et la transformation lente par l’amour

Quand nous regardons le monde d’aujourd’hui, que de fois nous sommes exaspérés! Tant d’injustice, tant de haine, tant de violence, tant de guerres entre les êtres humains. Ah, si nous étions à la place de Dieu, nous arracherions tout ce mal qui empêche que naisse enfin le monde parfait, cette société ou communauté nouvelle dont nous rêvons!

Mais, en pensant ainsi, nous montrons précisément que nous ne sommes en rien du côté Dieu qui se révèle en Jésus Christ. Nous le méconnaissons même profondément.

Le Royaume des cieux ne s’impose pas par la force. Il naît au cœur d’une humanité pécheresse, lentement transformée par le dynamisme de l’amour. Le problème n’est donc pas de supprimer le fumier, pour que resplendisse la fleur. Il est de travailler avec confiance pour que ce fumier donne naissance à la fleur. C’est d’ailleurs ce que Dieu fait pour chacun de nous, en nous pénétrant de son Esprit.

Les textes bibliques de cette liturgie nous invitent à la patience, car nous ne savons jamais ce qui, demain, portera du fruit. En nous, comme dans le monde, agissent des forces du mal qui tendent à nous enfermer en nous-mêmes. Supplions le Seigneur d’accepter avec patience nos refus et nos fuites et de nous acheminer vers la pleine reconnaissance de son amour miséricordieux. Nous pourrons alors témoigner de cette miséricorde par notre attitude envers nos frères et sœurs.

Découvrez le mystère de la patience de Dieu, sa miséricorde et le sens de la parabole du bon grain et de l'ivraie.

Sagesse : Un Dieu indulgent qui invite à la conversion

Pour bien saisir toute la portée nouvelle de la première lecture, il est très important de la situer dans son contexte de la révélation biblique. Dans les premiers récits bibliques, nous trouvons toujours une condamnation violente des ennemis d’Israël. Ce sont les méchants que Dieu doit extirper de la terre. Après avoir longuement médité sur la façon dont Dieu s’est comporté vis-à-vis d’Israël lui-même, un Juif d’Alexandrie, vivant au 1er siècle av. J.- C., en arrive à une toute autre vision des choses. Il perçoit la patience de Dieu acheminant les ennemis d’Israël eux-mêmes vers la conversion finale. Le texte utilisé ici résume sa réflexion : le Seigneur est en définitive plus humain que l’être humain. Si seulement nous pouvions devenir vraiment humains!

Certes, Dieu est le plus fort, le plus puissant, le meilleur. Mais sa plus grande qualité reste encore de mettre cette force, cette puissance, cette excellence, au service de la justice, de l’indulgence, de la patience. À ceux qui se détournent de lui, Dieu offre même de revenir vers lui. Voilà qui est pour tous « la belle espérance », ainsi qu’une invitation à imiter l’attitude divine.

Le Psaume responsorial : Un hymne à l’amour lent à la colère

Le Psaume responsorial, écrit probablement au moment où le Judaïsme est persécuté par l’Hellénisme, invoque la pitié de Dieu. Contrairement à des prières plus anciennes, qui appelaient la vengeance sur l’ennemi, ce texte dit l’espoir que les païens eux-mêmes viendront rendre gloire au Seigneur. Celui-ci est en effet lent à la colère et plein d’amour.

En d’autres mots, le psaume exprime les mêmes convictions de foi que la première lecture de ce dimanche. La plus grande force de Dieu, sa plus grande merveille reste encore son amour. Comment ne pas faire pleine confiance à un tel Dieu qui choisit la patience, l’amour, la vérité, le pardon, plutôt que d’exercer sa puissance, sa colère, contre ceux qui le trahissent.

Saint Paul : L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse

Dans la deuxième lecture, saint Paul nous avertit que laissés à nous-mêmes, nous sommes incapables de nous tourner vraiment vers Dieu. Mais c’est le Seigneur lui-même qui vient nous soulever par son Esprit. Celui-ci nous rend capables de nous ouvrir à l’amour du Père.

En effet, qui peut connaître le langage divin qui est pour nous « inexprimable » dans nos langues humaines. Impossible pour nous d’entrer en communication avec Dieu, parce que nous n’appartenons pas au monde divin. Mais Dieu nous envoie son Esprit, son souffle, sa respiration. C’est lui qui entre en communication avec nous. Plus même, son Esprit se met de notre côté et notre prière devient sa prière.

Évangile : La parabole du bon grain et de l’ivraie

Quand il parle du Royaume des cieux, Jésus reprend sans cesse des paraboles décrivant une croissance. A des auditeurs pressés de voir enfin survenir le Jour du Seigneur tant attendu, il donne le sens du temps. La réalité spirituelle ne s’impose pas brutalement. Elle se crée lentement, au cours d’une histoire. C’est seulement au terme de celle-ci qu’il sera possible de reconnaître le sens définitif des événements. On découvrira alors que ce qui avait pu sembler mauvaise herbe a en réalité donné du bon grain.

Les paraboles sont des comparaisons qui se gravent facilement dans les mémoires. Les paraboles évangéliques sont précieuses, car elles transcrivent les efforts de Jésus de Nazareth pour communiquer ce qu’il porte en lui. Elles témoignent ainsi des convictions qui l’animaient. Or les évangiles reproduisent un nombre impressionnant de paraboles autour du Royaume des cieux. On perçoit ainsi que pour Jésus l’annonce de la venue du Royaume des cieux, c’est-à-dire l’arrivée du monde neuf dirigé par Dieu, est le cœur de ce qu’il annonce.

En effet, Jésus et les Apôtres annonçaient la venue prochaine du monde nouveau dirigé par Dieu lui-même, autrement dit du « Royaume des cieux » devant enfin apporter la paix et la justice. Mais rien ne vient et l’ivraie du mal fait toujours ses ravages ! Certains disciples se questionnent : ont-ils été trompés ? Non. Pas de moisson, sans avoir d’abord semé. Courage, le Royaume pour l’instant est en semence.

Découvrez le mystère de la patience de Dieu, sa miséricorde et le sens de la parabole du bon grain et de l'ivraie.

Au temps de Jésus déjà, ses auditeurs s’interrogeaient sur la réalité du Royaume que Dieu devrait établir, car les situations d’injustice continuaient de fleurir. Malgré les espérances entretenues par la méditation des Écritures et par les traditions spirituelles du judaïsme, ils ne voient rien venir. La parabole du bon grain et de l’ivraie justifie ce retard du règne divin. Le Royaume vient, mais Dieu sait ce qu’il fait. Il ne veut pas compromettre les chances de la moisson. Il vaut mieux attendre la moisson, même si pour le moment le mal reste vivace.

Connaissez-vous bien notre Dieu ? Ce Dieu bon et qui pardonne, ce Dieu patient qui prend soin de nous ? Un Dieu grand qui fait des merveilles : la merveille, c’est qu’il préfère laisser grandir ensemble ivraie et bon grain, tant il a peur de risquer d’abîmer le bon grain, de l’empêcher de pousser, de l’écraser. Voilà sa grandeur ! Et nous qui partons si facilement en guerre contre nos défauts pour tenter de les éradiquer, qui voyons surtout ce qui ne va pas en nous ou encore mieux chez les autres!

Avec tendresse, Dieu regarde ce qu’il a mis de bon en nous et dans les autres, il nous invite à nous en émerveiller, à lui en rendre grâce. Apprenons de lui à veiller patiemment sur ce qui, en nous ou dans le monde, est porteur de vie, d’espérance. Comme de bons jardiniers, apprenons à guetter tous ces germes du Royaume de Dieu pour en prendre soin et les faire grandir. Quant à ce qui est mauvais, abandonnons-le dans les mains du Seigneur et implorons sa miséricorde que jamais il ne refuse. Ne soyez pas pour nous-mêmes ou pour les autres des juges impitoyables et des redresseurs de torts ! Laissons à Dieu le soin de juger : il est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses.

Un saint de l’Église orthodoxe, Grégoire Palamas, évêque de Thessalonique (1296 -1359) a développé dans sa pensée un adage des Pères, selon laquelle Dieu s’est fait homme, pour que l’être humain devienne Dieu. Voici sa réflexion sur la parabole du bon grain et de l’ivraie:

« Aussi, celui qui veut être sauvé du châtiment sans fin et veut hériter du Royaume éternel de Dieu ne doit-il pas être l’ivraie, mais le blé. Qu’il s’abstienne de toute parole vaine ou méchante, qu’il exerce les vertus contraires à ces vices et produise les fruits de la pénitence ! C’est ainsi, en effet, qu’il deviendra digne du grenier céleste, qu’il sera appelé fils du Père, le Très-Haut, et que, tout joyeux et resplendissant de la gloire divine, il entrera comme héritier dans son Royaume. »

L’Eucharistie : Don permanent d’un Dieu qui espère toujours

L’Eucharistie, toujours offerte, témoigne d’un Dieu qui attend notre retour à lui. Sans doute faisons-nous partie des fidèles qui s’approchent de la table du Seigneur. Mais que de contradictions en nous, que de refus, de fuites, devant ses appels à nous ouvrir totalement à l’amour. C’est parfois au point que nous sommes tentés de désespérer de nous-mêmes, comme nous désespérons encore plus des autres. Mais le Seigneur, lui, espère toujours. C’est le sens d’une Eucharistie qui nous est toujours offerte, malgré notre indignité. Puisse-t-elle faire germer en nous la miséricorde divine!

Amen !

+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface

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