« Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses, Vous vous régalerez de viandes savoureuses! »

La table ouverte : Un signe du Royaume des cieux

Dans nos pays occidentaux, s’il est une chose difficile à partager avec tous, c’est bien la table. Celle-ci est le lieu privilégié réservé à la famille, aux amis, aux personnes choisies que l’on accepte dans son intimité. On en exclut l’inconnu. Chacun avec les siens : telle est la règle qui semble instinctivement s’imposer, dès lors qu’il s’agit de nourriture.

Peur de manquer? Ce peut parfois être le cas. Mais la difficulté est plus profonde. Manger ensemble, c’est donner un peu de sa vie. Cela n’est vraiment possible qu’avec une personne pleinement reconnue et acceptée.

La peur de manquer était aussi présente chez les disciples invités par Jésus à nourrir la foule. Mais sans doute leur refus de répondre à cette suggestion était-il surtout lié à leur besoin de se retrouver ensemble, dans le petit groupe des intimes. Trop de monde, c’est fatiguant !

Découvrez le sens de la multiplication des pains, de la table ouverte et de l'amour gratuit de Dieu.

Or Jésus refuse cette tentation. Il brise les barrières que ses Apôtres tentaient d’édifier. Il demande que l’on partage le peu que l’on a avec les autres, avec tous !

Ainsi fait-il surgir le nouveau monde dont tout le monde rêve et que le peuple d’Israël avait tant attendu. Dans ce nouveau monde, chacun s’en va rassasié de pain, mais plus encore d’amour.

Le Royaume des cieux, c’est l’inverse d’une humanité où domine le «chacun pour soi ». Les textes bibliques de cette liturgie nous démontrent que le signe par excellence du Royaume, c’est une table ouverte à tous.

À travers un partage de nourriture, l’être humain peut accéder à l’amour. Prions le Seigneur de nous faire découvrir sa présence aimante, manifestée dans un don de pain. Puisse-t-il élargir notre cœur pour qu’à notre tour nous sachions partager ce qui est source de vie.

Isaïe et l’Alliance : La vraie nourriture offerte gratuitement

Déporté à Babylone, le peuple élu connaît la difficile lutte pour le pain quotidien. Lorsque le « Second Isaïe », au milieu des exilés, veut évoquer l’avenir de restauration qu’il entrevoit, il annonce le temps où la nourriture sera donnée gratuitement à tous. Mais il donne à son propos une signification spirituelle. Ce qui fait vraiment vivre l’être humain, c’est l’Alliance avec Dieu, c’est-à-dire la vie de communion avec Dieu.

Quel dommage ce serait de ne pas en profiter ! Du vin, du lait, des viandes savoureuses, que de bonnes choses offertes gratuitement, sans rien payer. « Régalez-vous ! » Mais il existe une autre nourriture plus succulente encore, tout aussi gratuite, à portée de main. Quel dommage qu’elle soit délaissée ou refusée. C’est l’Alliance avec Dieu, une alliance qui donne la vie et qui régale.

Le Psaume responsorial : La bonté divine qui rassasie tout ce qui vit

Comme dans la première lecture, le Psaume responsorial reprend l’image de la nourriture que Dieu donne pour rassasier « tout ce qui vit ». Ce qui commande l’attitude divine est sa bonté, sa tendresse, sa pitié, son trop-plein d’amour. Comme le prophète Isaïe, le psaume invite à venir vers le Seigneur « qui est proche de tous ceux qui l’invoquent ».

En effet, le Seigneur est celui qui a nourri son peuple, tout au long de l’histoire. Ainsi a-t-il manifesté sa bonté et sa fidélité, aux jours de la disette. Là où il apparaît, l’abondance règne.

Saint Paul : Un hymne d’amour inébranlable

Dans la 2e lecture, saint Paul vient d’exposer à ses correspondants ce qu’est la vie renouvelée par la découverte de l’amour gratuit de Dieu. Il interrompt son développement pour lancer un grand cri de joie. Pour celui qui a découvert la bonté du Seigneur, la vie devient élan de jubilation, même au milieu des difficultés. L’amour est la vraie nourriture de l’existence.

L’Apôtre, énumère ce qui pourrait forcer les chrétiens à renier leur Seigneur : les difficultés, les malheurs, les dérives, les fausses sécurités, la mort … Rien, absolument rien, ne peut séparer le disciple de l’amour de son Seigneur, comme rien, pas même la Croix, n’a réussi à séparer Jésus de l’amour de son Père. Même s’il est broyé, celui qui est aimé par le Ressuscité reste toujours vainqueur.

Découvrez le sens de la multiplication des pains, de la table ouverte et de l'amour gratuit de Dieu.

Évangile : La multiplication des pains et l’annonce eucharistique

Jésus est celui qui accueille tous ceux qui viennent à lui, fussent-ils rejetés par tous les autres. Il est celui qui partage et appelle à partager. Il est aussi celui qui vit dans la confiance totale au Dieu Père. Autour de lui on peut vivre. Un monde nouveau surgit. Voilà que nous enseigne la lecture de l’évangile de ce jour.

La mort de Jean Baptiste inaugure une nouvelle étape dans la mission de Jésus. C’est pourquoi il se retire dans un lieu désert pour prendre un peu de recul avec ses disciples. Mais la solitude est de courte durée, car les gens le recherchent. Temps d’épreuve pour lui et pour ses disciples, temps aussi de créativité pour faire face à une situation inédite: nourrir une foule qui a faim, lorsque l’on n’a que cinq pains et deux poissons. Avec le peu dont nous disposons et que nous acceptons de mettre en commun, Jésus fait des merveilles. C’est l’image du pain et du vin apportés à chaque Eucharistie, que le Christ transforme en son corps et son sang, pour que sa vie passe en nous et que nous devenions son Corps. L’infiniment grand présent dans l’infiniment petit, l’extraordinaire à travers l’ordinaire des jours. Là où nous vivons, savons-nous discerner l’invisible au cœur de ce que nous voyons de nos propres yeux ?

Étudions d’un peu plus près certains détails du texte de l’évangile de ce jour. Les disciples s’inquiètent auprès de Jésus pour la foule qui a besoin de se nourrir. Ce sont eux qui donnent ensuite à cette foule le pain multiplié par Jésus. Ils jouent donc un rôle d’intermédiaire qui rappelle la position des disciples qui, dans les premières communautés chrétiennes, sont chargés de donner le pain eucharistique. Le récit de la multiplication des pains se présente comme un décalque de celui de la Cène.

Quand Jésus bénit les pains pour la foule affamée, c’est aussi la générosité et la bonté qui transparaissent. Et comment ne pas voir en cette bénédiction, qui s’exprime par l’abondance et la gratuité, une évocation de l’Eucharistie ? D’ailleurs l’évangéliste a pris soin d’utiliser le vocabulaire propre au Repas du Seigneur : il prit les pains, dit la bénédiction, rompit le pain et le donna … Nous reconnaissons là les paroles de la prière eucharistique, prononcées lors de la messe. Et l’insistance sur l’écoute de la Parole de Dieu ne nous renvoie-t-elle pas à la liturgie de la Parole de la messe, là où la nourriture est la Parole de Dieu elle-même ? La liturgie a exprimé ce rapport nourrissant en nommant le lieu où la Parole de Dieu est proclamée, la table de la Parole.

Jésus part pour un «endroit désert, à l’écart ». Il veut s’isoler. C’est manqué : voici que « les foules » quittent leurs villes et le suivent ! Au lieu d’être seul, Jésus se trouve face à «une grande foule ». L’« endroit désert » se remplit de milliers de gens! Les témoins de ce passage d’évangile comprennent. Impossible de baisser les bras et de stopper le travail confié par le Seigneur. À leur tour, ils ont à nourrir « la foule ». En distribuant les pains, ils portent à tous la présence de Jésus, une présence qui guérit, qui sauve : « Il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades ».

Enfin, le miracle des pains multipliés rappelle celui réalisé par le prophète Élisée (cf. 2 R 4,42-44). Mais la performance de Jésus est autrement plus importante. Vingt pains furent nécessaires à Élisée pour nourrir vingt personnes. « Cinq pains et deux poissons » suffisent à Jésus pour rassasier « cinq mille personnes sans compter les femmes et les enfants ». Jésus n’est donc pas un prophète comme Élisée. Il est le Prophète, celui qui vient ouvrir les temps de l’abondance c’est-à-dire le Royaume messianique.

Voici une remarque intéressante de saint Éphrem : « Néanmoins, il n’a pas multiplié le pain autant qu’il l’aurait pu, mais en quantité suffisante pour rassasier ceux qui mangeaient. Ce n’est pas sa puissance qui a mesuré son miracle, mais la faim des affamés. Car s’il avait mesuré son miracle à sa puissance, la victoire de celle-ci n’aurait pas pu être évaluée ».

L’Eucharistie : Pain partagé et source d’action de grâce

L’Eucharistie, c’est une nourriture qui jamais ne fait défaut, dès lors que l’on partage. En effet, l’Eucharistie est un pain que l’on peut partager. Celui qui n’en reçoit qu’une miette reçoit en totalité son Seigneur. Il a place entière au festin de l’amour. Mais savons-nous entendre l’appel que nous adresse Jésus à partager à notre tour notre pain entre tous? Acceptons-nous toutes les implications personnelles et collectives de cet appel? C’est la condition pour que notre vie devienne véritable action de grâce à un Dieu Père de tous.

Amen!

+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface

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