LES TENTATIONS DE JÉSUS

À première vue, le Carême semble nous être donné pour mettre en ordre notre vie spirituelle dans notre relation à Dieu et aux autres. C’est pourtant bien plus qui nous est demandé : répondre, dans la foi, à un Dieu qui nous aime et demeure toujours fidèle.

Le Carême nous invite à « progresser dans l’intelligence des mystères du Christ ». Or on entre dans les mystères du Christ par la foi. La foi du peuple de l’Ancienne Alliance dans le Dieu qui l’a sauvée de l’oppression. Le résumé de notre foi de chrétiens, c’est Jésus ressuscité, affirme saint Paul ; c’est ce Jésus qui se manifeste dans l’évangile comme le Fils de Dieu, non en accomplissant les prodiges que lui propose le tentateur, mais en revendiquant l’honneur de Dieu.

LES TENTATIONS DE JÉSUS

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire de l’humanité, l’offrande des prémices (c’est-à-dire d’une partie des biens de la terre), a toujours été, pour l’être humain religieux, hébreu ou païen, une façon de reconnaître la souveraineté de Dieu sur la nature et l’univers.

Le livre du Deutéronome, qui contient les lois, les décrets et les ordonnances d’Israël, nous parle de ce rite. Mais l’originalité et la nouveauté qu’introduit Moïse dans la foi du peuple de Dieu, c’est que le croyant ne se réfère plus seulement à la nature en présentant ses dons, mais à un événement marquant de l’histoire de son peuple, la sortie de l’esclavage en Égypte et l’Alliance avec Dieu au Sinaï.

La prière de l’hébreu consiste désormais à faire mémoire de la sortie d’Égypte, de la libération de l’esclavage, de l’Alliance du Sinaï, de la Pâque, comme éléments fondateurs de la foi d’Israël. Cette prière s’adresse non plus seulement au Dieu créateur, mais aussi au Dieu libérateur : « Mon père était un Araméen nomade qui descendit en Égypte… » Nous avons là, sans doute, une des plus anciennes professions de foi du peuple d’Israël.

Communauté de disciples.

L’Exode fut vécu à un triple niveau : d’abord comme un arrachement à l’esclavage, puis comme une prise de conscience, de la part de ce ramassis d’esclaves, de la dignité humaine ; enfin, et surtout, comme l’entrée dans un monde nouveau, avec un cœur nouveau.

Les pistes ou les sentiers de la pauvreté et du dénuement à travers le désert furent aussi les chemins de la liberté. Israël y apprit, non sans déchirements ni crises, à mettre au-dessus de tout, sa fidélité au Dieu d’Abraham, pour être, au milieu des nations, témoin du Dieu qui aime et qui sauve.

Fils d’Abraham, descendant lointain de cet « Araméen nomade », fils d’Israël, Jésus de Nazareth, poussé par l’Esprit, va lui aussi se diriger au désert, le lieu des commencements, le lieu des pauvretés, des choix, là où l’on se prépare à la mission, mais aussi le lieu des tentations ; au creux de sa liberté, Jésus entend les appels de son peuple : le cri vers un Messie puissant et séducteur, qui apporte l’abondance et donne le pouvoir.

Jésus qui, dans son Baptême au Jourdain, vient d’être investi « Fils bien-aimé », refuse la « logique du monde », pour entrer profondément dans celle de Dieu : la voie de la fidélité, de l’amour. C’est ici que commence le chemin de croix. En effet, le NON radical qui inaugure sa vie publique, va se répercuter jusqu’au calvaire, mais aussi, mystérieusement, jusqu’à la Résurrection.

Jésus refuse aujourd’hui de changer les pierres en pain, plaçant en priorité le Pain de la Parole. Il refuse de sauter du haut du temple, une façon d’éblouir et de séduire, dans le non-respect de la liberté. Il refuse de prendre le pouvoir et le glaive des Césars, de se prosterner devant les richesses et la gloire du monde. Alors « ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé. » N’est-ce pas à travers toute la vie publique du Seigneur que le démon, en effet, revient de manière encore plus subtile ? Jésus dira non à sa famille qui essaie de le retenir et de le ramener à plus de raison ; non à Pierre qui refuse le chemin de la Passion ; non à ceux qui tentent d’en faire un libérateur national ; non à ceux qui l’invitent à descendre de la croix ; non à la Loi sans l’esprit, au sabbat écrasant l’être humain, aux pouvoirs qui humilient.

Lorsque sonne l’heure de la tentation, où Jésus cherche-t-il la réponse ? Dans la parole de Dieu. Par trois fois, le tentateur lui fait miroiter un succès facile et bien mérité, somme toute, puisqu’il est Fils de Dieu. Un petit miracle pour apaiser la faim qui tenaille son corps d’homme ? « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder. » Pourquoi pas ?

Au passage, le tentateur, toujours lui, a proposé généreusement son aide pour faire accéder Jésus à sa pleine stature : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes. » Il suffisait simplement de se mettre à genoux. Pourquoi pas ?

Eh bien, non, Jésus ne cède pas, parce que sa seule raison de vivre est de faire la volonté du Père. Et donc, c’est dans la parole de Dieu, et nulle part ailleurs, qu’il puise ses réponses : « Il est écrit. » Peut-être ce récit, qui nous est proposé le 1er dimanche du Carême, peut-il nous inspirer une première résolution : nous mettre résolument à l’écoute de la Parole. Ce qui suppose deux choses : lecture assidue, mais aussi lecture bien guidée. Car ce même texte nous montre que l’on peut fort bien détourner le sens de l’Écriture ; le tentateur, lui aussi, s’en réclame : « Il est écrit » ose-t-il dire. Où est donc le secret de Jésus, qui peut devenir le nôtre ? Il se tient « sous l’abri du Très-Haut et repose à l’ombre du Puissant ».

Comme Jésus aujourd’hui, il nous faut résister au malin. Car son désert est parfois le nôtre, lieu inhospitalier de la désolation, de la perte, des peurs et des luttes lourdes à porter. Résister au malin, c’est ainsi se souvenir d’une parole qui nous précède et nous rend libres : « L’homme ne vit pas seulement de pain. […] C’est à Dieu seul que l’on rend un culte. »  Résister au tentateur, c’est comme Jésus prendre conscience de sa condition de fils ou fille, d’enfant de Dieu ouvert et vivant en communion avec le Père. La fragilité est l’humaine condition pour aimer. Il n’en est pas d’autres. Et le Fils de Dieu l’a épousée cette fragilité jusqu’à la mort, lui qui, encore et toujours Fils, remettra alors son esprit entre les mains du Père.

Dans la 2e lecture, saint Paul invite les chrétiens de Rome à adhérer à la foi, une foi au Christ mort et ressuscité, une foi qui oriente clairement le Carême vers Jésus, le Christ, et nous appelle à sa suite. « Si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé ».

Communauté de disciples.

Le Carême est peut-être d’abord un temps pour s’émerveiller de la foi en Dieu et pour le contempler, lui qui nous a tout donné, jusqu’à son Fils, lui qui nous fait vivre de sa Parole, pour lutter contre les tentations et redresser nos vies. C’est dans cette perspective, où notre foi en Dieu est première, que nos prières, nos jeûnes et nos actes de charité prennent tout leur sens. Dans notre démarche vers Pâques nous retrouvons le « Dieu dont nous sommes sûrs », comme le chante le Psaume responsorial. Nous renouvelons ensemble notre foi en sa Parole et nous y répondrons par toute notre vie.

L’Eucharistie, c’est une nourriture transfigurée par une parole d’amour. Prise dans sa matérialité, l’Eucharistie n’est rien. Elle est le contraire de ce pain que Satan priait Jésus de donner aux foules pour les séduire. Mais, transfigurée par une parole exprimant un don total, elle nous invite à nous engager sur le chemin du véritable amour. Elle nous donne la force de résister à la tentation et de faire de toute notre vie un moyen de marcher jusqu’à Dieu.

Amen !

Par Mgr Émilius Goulet, PSS

Le 9 mars 2025

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