L’Ascension du Seigneur
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Le 17 mai 2026
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« Vous allez recevoir une force quand le Saint Esprit viendra sur vous : vous serez alors mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre ».
Lorsqu’un être aimé disparaît, c’est souvent le désarroi. L’existence semble perdre tout sens pour ceux qui restent.
Mais il arrive parfois qu’un étrange sentiment s’éveille chez ceux qui semblaient condamnés à la solitude : la certitude d’une nouvelle présence de la personne absente. Ils perçoivent soudain le disparu de façon inattendue. Se remémorant le passé, ils comprennent des attitudes, des expressions qui leur semblaient auparavant mystérieuses. Ils saisissent le dynamisme qui soulevait le cher disparu. S’identifiant désormais à lui, ils s’engagent alors à poursuivre son œuvre, à refléter son rayonnement.
Voilà une approche tout humaine encore de ce qu’ont connu les Apôtres après l’Ascension du Seigneur et après le don de l’Esprit. Jésus les a quittés. Mais, soudain, il est là, plus vivant, plus réel que jamais. Il disparaît à leurs yeux; mais eux entrent dans un ordre de réalité jusque-là insoupçonnable. Ils peuvent désormais partir dans le monde, annoncer la Bonne Nouvelle : en Jésus, présent parmi nous jusqu’à la fin des temps, le Royaume s’accomplit. Dieu est avec nous pour toujours.
C’est de cette Bonne Nouvelle que la liturgie de ce jour nous invite à nous pénétrer, pour que, à notre tour, dans le monde, nous devenions des témoins de Jésus ressuscité.
L’amitié de Dieu et la promesse de l’Esprit
« Cher Théophile … » Comme dans son évangile, saint Luc adresse son récit des débuts de l’Église à un destinataire réel ou imaginaire appelé Théophile, c’est-à-dire en grec « ami de Dieu ». Nous sommes donc interpellés d’emblée sur cette amitié : nul doute qu’elle soit certaine de la part de Dieu, mais comment de notre côté vivons-nous cette amitié ? « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde », dit Jésus. Nous pouvons compter sur la solidité de cette parole; elle nous est d’ailleurs souhaitée 4 fois au cours de la célébration eucharistique : « Le Seigneur soit avec vous ! …». La question est de savoir si nous sommes avec lui …
Être avec quelqu’un, c’est bien le premier pas de l’amitié : le Seigneur fait toujours ce premier pas. Et le pas suivant de l’amitié est souvent de prendre un repas ensemble. C’est ce qui se passe avec les Apôtres que Jésus avait choisis : « Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux », écrit saint Luc, il leur annonce le don de l’Esprit Saint. À quoi ils réagissent en espérant le rétablissement du royaume d’Israël… Le quiproquo est total : ceux-ci attendent la restauration d’un État politique, Jésus annonce un règne spirituel : « Vous recevrez la force du Saint-Esprit ». Saint Paul le comprendra plus tard en invitant les disciples d’Éphèse à recevoir de Dieu « un Esprit de sagesse qui, dit-il, vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître… pour que vous sachiez quelle espérance vous ouvre son appel… » Cette espérance, c’est selon les mots de l’Apôtre lui-même « l’accomplissement total du Christ dans l’Église qui est son corps ! »
La mission donnée par Jésus aux onze après la défection de Judas est à la fois simple et immense : « De toutes les nations faites des disciples ! » Il s’agit de communiquer partout l’amour de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, et d’apprendre à vivre en suivant ce que Jésus a commandé : aimer Dieu au-dessus de tout et aimer autrui comme soi-même.
Quarante jours pour une mission nouvelle
Un autre signe de cet accomplissement total du Christ se trouve dès le début du livre des Actes des Apôtres dans la référence aux 40 jours durant lesquels il est apparu et a parlé du Royaume de Dieu. Ces 40 jours sont à comprendre non pas d’abord comme une durée mathématique précise, mais comme une référence biblique : un temps de préparation et de mûrissement conduisant à un événement majeur. Ce sont les 40 jours du déluge, les 40 jours de Moïse ou du prophète Élie sur la montagne du Sinaï, les 40 ans de la traversée du désert ou encore les 40 jours de jeûne de Jésus avant son baptême et le début de sa mission. Voici donc le début de la mission des disciples, quand leur maître a accompli la sienne.
L’évangile de saint Matthieu commençait par l’annonce de l’Emmanuel : « Dieu-avec-nous » (1, 23). Il s’achève par la déclaration de Jésus : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » Cette présence, les disciples la découvrent déjà dans la « Galilée des nations », symbole du monde. En eux, tout doute s’efface. L’avenir est ouvert. Ils peuvent désormais partir annoncer au monde entier la Bonne Nouvelle d’un Royaume dont ils comprennent enfin la nature.
En revanche, l’évangéliste, quant à lui, ne parle pas des 40 jours ni d’ascension. Ce qui l’intéresse, c’est la mission des disciples qui prolonge et élargit au monde entier l’action de Jésus. Sur la montagne de Galilée, où il a commencé sa prédication, il assure ses amis de sa présence continuelle à leurs côtés : « Je suis avec vous tous les jours … » Sa présence cesse d’être visible, elle n’en est pas moins réelle. « Il est la tête de l’Église, qui est son Corps », écrit encore l’Apôtre Paul aux Éphésiens. Nous sommes aujourd’hui le Corps du Christ, qui poursuit sa mission. À nous de ne pas rester là à regarder vers le ciel, mais de sortir vers le monde, vers toutes les nations pour les remplir d’amour, de confiance, d’espérance.
Une présence intérieure et eucharistique
C’est la dernière fois que les disciples jouissent de la proximité visuelle de Jésus avant la séparation. Les circonstances et la nature de cette séparation (en Galilée ou à Jérusalem; simple séparation ou ascension) importent moins que la mission que Jésus donne à ses disciples en cette ultime rencontre : la mission d’évangéliser le monde. Celle-ci est attestée par Matthieu, Marc et Luc (dans son évangile et dans les Actes).
De fait, la mission elle-même ne commencera qu’à partir du cinquantième jour, dans le dynamisme de l’Esprit reçu par la communauté. Mais les jours entre l’Ascension et la Pentecôte peuvent être considérés comme une neuvaine de prière, comparable à celle qui fut faite au Cénacle, préparant l’inauguration de la mission de l’Église à laquelle tous les baptisés sont invités à participer.

Ce n’est pas seulement un événement du passé que nous annonçons dans la prédication de l’Évangile, c’est un engagement que nous prenons par notre participation : devenir de plus en plus le Corps du Christ, qui baigne l’humanité dans son Esprit.
Jésus n’est plus visible et ne se fait plus voir à ses amis; cependant, il est proche de chacun de nous qui désormais formons son Corps, tous habités par le même Esprit, le sien. Jésus a terminé sa mission sur la terre et c’est la nôtre qui commence, en prolongement de la sienne : par lui, avec lui et en lui. Ne restons pas à regarder le ciel dans l’attente de son retour. Restons les pieds sur terre, c’est là qu’il nous donne rendez-vous pour aimer ce monde à sa manière et travailler à sa transformation, même si ce défi est difficile et semble parfois irréalisable.
L’Eucharistie, c’est le signe sensible d’une présence réelle. Envers et contre tout, l’Église a toujours maintenu l’affirmation de la réalité de la présence du Christ en son Eucharistie. Cette réalité ne saurait cependant être comprise de manière « charnelle ». Elle est d’un ordre infiniment plus riche et plus dense que celui de notre vie biologique. Nous sommes invités, non à l’expliquer, mais à entrer dans son mystère, pour commencer, dès maintenant, à en vivre nous-mêmes. Nous pourrons alors poursuivre l’œuvre du Seigneur dans le monde d’aujourd’hui, qui nous semble si loin de l’Esprit de l’Évangile.
Amen !
+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface
