5e dimanche du Carême
Le 6 avril 2025
Nous chrétiens, que de fois nous souhaitons la conversion… mais surtout de la conversion des autres. De ceux qui n’ont pas notre foi…Que d’angoisse, lorsque ceux-ci sont des proches qui nous sont chers! …Des autres chrétiens qui ont une vision trop différente de la nôtre… encore que, dans ce cas, le sentiment d’agressivité et le rejet soient souvent plus forts que le désir de les voir rejoindre nos opinions!
Il va de soi que nous, nous sommes déjà des convertis!… Nous pouvons certes avoir conscience d’imperfections morales, de fautes graves, même. Mais notre conception de la foi, de Dieu, de l’Église, est la vraie, celle à laquelle les autres devraient se rallier. Au nom de cette certitude, nous déclarons en toute bonne conscience : « Je ne puis comprendre que… » ; « Je ne puis accepter que… » Au fond, nous condamnons, comme les scribes et les pharisiens.
Or, si nous étions lucides, nous reconnaîtrions que l’appel à la conversion concerne chacun de nous, dans la mesure même où nous jugeons : nous sommes enfermés dans la rigidité de nos principes, de nos codes, de nos lois (fussent-ils différents de ceux qui nous furent traditionnellement transmis), alors que Jésus, le juste par excellence, n’exprime jamais que la miséricorde patiente.
À l’approche de Pâques, saurons-nous prier pour notre conversion? Elle est une grâce ; elle est le fruit de la miséricorde de Dieu. Lui seul fait toutes choses nouvelles. Nous le voyons bien dans les lectures bibliques de cette liturgie.
Pendant son exil à Babylone, le petit reste du peuple de Dieu rêve de son passé glorieux. Un disciple anonyme du prophète Isaïe, appelé faute de mieux le « Second Isaïe », les invite à se tourner vers l’avenir : bientôt, Dieu réalisera un second exode en faisant revenir son peuple dans son pays, à travers le désert. Cependant, pour le « Second Isaïe », ce retour doit prendre une forme nouvelle : il doit être accompagné d’une conversion morale, en même temps d’un retour vers Dieu.
Pour les exilés, loin de chez eux, le retour au pays sera long et pénible avec tous les obstacles naturels, les attaques des bêtes sauvages et le passage obligé par des pays dangereux! Le prophète les rassure au nom de sa foi, Dieu a libéré merveilleusement son peuple opprimé en Égypte, il est bien capable de tracer dans le désert une route directe, rapide, agréable et sécurisée! Dieu fait « une chose nouvelle; elle germe déjà ».
Le Psaume responsorial rappelle que le retour de l’exil, nouvel exode, manifeste la miséricorde de Dieu libérant à nouveau son peuple après l’épreuve. Une fois n’est pas coutume, la lecture liturgique peut reprendre le psaume 125 dans son intégralité! Ce court psaume célèbre en le magnifiant le souvenir du retour de l’exil à Babylone. Mais la seconde partie du psaume semble suggérer qu’il reste encore des exilés. Celui qui prie le psaume compte sur le Seigneur pour les ramener au pays : « Ramène, Seigneur nos captifs… ».
Dans la 2ème lecture, saint Paul, bouleversé par la découverte de Jésus, ne peut désormais considérer tous les avantages de sa vie passée que comme des «ordures». Parmi ces avantages, la Loi : il avait cru pouvoir s’en prévaloir pour se donner bonne conscience devant Dieu. Mais, ayant découvert sa misère, il a reconnu ce qu’était la miséricorde divine. Ayant perçu la véritable relation au Dieu d’amour, il vit, non plus centré sur lui-même, mais sur le Christ. Il s’en trouve dynamisé.
Maintenant la seule richesse de l’Apôtre, c’est «la connaissance du Christ Jésus » son Seigneur. On pourra repérer le nombre de fois où saint Paul aime écrire et réécrire le nom même du Christ Jésus, tellement est fort son amour et sa foi pour son Seigneur. « J’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus ». Saint Paul sait pourtant qu’il n’est pas encore arrivé au but. Il lui faut encore avancer vers Jésus.

Le pharisaïsme était né de la volonté de répondre à l’appel des prophètes, en opérant un retour fervent à la Loi. En fait, ses adeptes se réenfermèrent très vite dans un légalisme rigoureux, les conduisant à un mépris des autres. En demandant à Jésus de trancher du cas de la femme adultère, ils espèrent le mettre dans l’embarras : s’il permet l’application de la peine prévue, il se distanciera des gens qu’il fréquente : les publicains et les pécheurs; s’il pardonne, il se mettra en contradiction avec la Loi. « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre », lance Jésus. Pris au dépourvu par la réaction de Jésus, nul d’entre eux n’ose se prétendre sans péché, car cela les aurait eux-mêmes fait démentir l’Écriture suivant laquelle nul être humain n’est innocent. « Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. » Mais ils ne font que s’enfermer davantage dans leur faute fondamentale : la prétention orgueilleuse. Face à eux, le Christ manifeste la miséricorde de Dieu appelant tout être humain à la vraie conversion du cœur.
Derrière le procès de la femme adultère, se cache un autre procès, celui de Jésus, qui est le seul qui intéresse les accusateurs de la femme. Les procès de la femme et de Jésus sont annulés, mais les accusateurs vont se mettre eux-mêmes en procès face à la Loi de Moïse. Ils reconnaissent leur culpabilité en quittant la scène. Jésus prononce une sentence de miséricorde de sa propre autorité. « Va, et désormais ne pêche plus ».
« Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, ils écrivaient sur la terre ». Qu’est-ce que Jésus pouvait bien écrire sur le sol? Les commentateurs se sont empressés de remplir le silence du texte, mais sans proposer une solution convaincante, malgré des hypothèses intéressantes. Nous pouvons en mentionner deux.
Nous Jésus se prononce comme si de rien n’était, comme on écrit sur le sable…On peut voir dans son geste un écho du prophète Jérémie : « Seigneur, espoir d’Israël, tous ceux qui t’abandonnent seront couverts de honte; ils seront inscrits dans la terre, ceux qui se détournent de toi, car ils ont abandonné le Seigneur, la source d’eau vive » (Jr 17,13). Cet écho du prophète coïncide avec un des sujets d’enseignement favoris de Jésus : l’eau vivante, l’eau abondante, signe de l’Esprit…
Comment Jésus a-t-il réagi devant le piège qu’on lui avait tendu. Tout d’abord, il reste silencieux pendant un moment, puis il se penche pour écrire avec son doigt sur le sol, comme pour rappeler que le seul Législateur et Juge est Dieu, qui avait écrit la Loi sur la pierre.
En réalité, un texte ne dit que ce qu’il veut dire. Inutile de lui glisser les mots qu’il n’a pas dit ou qu’il refuse de mentionner. Il est simplement dit qu’à deux reprises Jésus se baisse sur le sol et trace des traits comme pour laisser du temps à la réflexion. La première fois, les accusateurs sont démasqués. Ils ont aucune envie de lapider la femme : ils veulent accuser Jésus. La seconde fois, ils comprennent que le procès est leur procès. Ils reviendront la charge.
Jésus resta seul. La scène se déroule au Temple de Jérusalem où « tout le peuple » vient vers Jésus écouter son enseignement. Lorsque le procès de la femme est terminé, Jésus « reste seul ». La foi chrétienne s’exprime ici. Jésus est le « seul » de « tout le peuple » à ne pas quitter les lieux, parce qu’il n’a jamais dévié de la volonté du Père. Il est resté fidèle jusqu’au bout, jusqu’à la mort : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». La fidélité de Jésus à son Père éclaire sa passion et sa croix.
« Cette scène invite également chacun de nous à prendre conscience que nous sommes pécheurs et à laisser tomber de nos mains les pierres du dénigrement et de la condamnation, des commérages, que nous voudrions parfois lancer contre les autres. Quand nous parlons mal des autres, nous lançons des pierres, nous sommes comme eux. En ce temps de carême, nous sommes appelés à nous reconnaître pécheurs et à demander pardon à Dieu. Et le pardon, à son tour, tout en nous réconciliant et en nous donnant la paix, nous fait recommencer une histoire renouvelée. Toute vraie conversion vise à un nouvel avenir, à une vie nouvelle, une vie généreuse. N’ayons pas peur de demander pardon à Jésus, parce qu’il nous ouvre la porte de cette vie nouvelle » (Pape François).
L’Eucharistie, c’est un appel à la conversion. Un besoin de classification a souvent conduit les chrétiens à ne considérer comme sacrement du pardon que la seule Pénitence, quitte à ce que, par réaction, ils dévaluent aujourd’hui celle-ci. En réalité, Eucharistie et Pénitence se renvoient sans cesse l’une à l’autre; parce qu’elle est manifestation de l’accueil miséricordieux du Seigneur, l’Eucharistie nous appelle à la conversion. À celui qui s’en approche avec foi, elle annonce un pardon qui se manifeste explicitement dans la Pénitence. Inversement, la pénitence ne se comprend vraiment qu’en référence à la rencontre eucharistique qui lui donne tout son sens d’échange d’amour.
Amen!
Par Mgr Émilius Goulet, PSS

