« Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion… elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans bergers »

Sortir de notre monde clos face à la détresse humaine

Tous, nous vivons fermement dans notre petit monde. Mais si nous acceptons de sortir de notre monde clos et d’ouvrir les yeux sur les autres, nous ne pouvons qu’être saisis de désarroi, devant l’immense misère des êtres humains : misère matérielle des milliards d’hommes et des femmes qui souffrent de la faim, de la violence, de la guerre, de l’écrasement; détresse morale de tous ceux qui se découvrent les exclus de la terre, de tous ceux qui ne connaissent pas l’amour, mais seulement la dureté, la méfiance et la haine. Comment répondre à tous ces besoins ? Comment faire comprendre à tous ces êtres humains que l’amour les appelle, qu’il est possible de vivre dans l’espérance, envers et contre tout?

Le soupir d’une humanité perdue fut jadis exprimé par le peuple d’Israël, tendu vers une terre promise qu’il n’atteignit jamais réellement. C’est bien à lui que Dieu entend répondre, en venant au-devant des siens. Il veut assurer ceux-ci que, au-delà de leurs souffrances, au sein même de cette souffrance, l’amour, plus fort que le mal, est offert. Telle est la Bonne Nouvelle du Royaume. De cette Bonne Nouvelle, apportée par Jésus Christ, nous sommes à notre tour responsables, par nos actes, par nos paroles, par le témoignage de notre vie.

Méditation spirituelle pour le 11e dimanche du temps ordinaire (14 juin 2026). Découvrez le regard de compassion de Jésus et la mission de l'Église face à la détresse du monde.

Tout au long de l’histoire, Dieu s’est affirmé comme celui qui vient chercher l’être humain, pour l’arracher à sa misère et le conduire vers lui, source de vie. Les textes bibliques de cette liturgie nous indiquent les pistes à prendre à la suite de Jésus, pour faire face à l’immense misère de l’humanité.

L’Exode et la mission particulière du peuple élu

Dans son cheminement, le peuple d’Israël a sans cesse repris la méditation de l’événement qui lui donna naissance : l’Exode. Dans le texte cité dans la première lecture, des prêtres soulignent la façon dont la libération passée est à la source de la mission particulière du peuple saint dans le monde. Ce peuple a été élu pour être témoin d’un Dieu qui sauve. Par sa façon de vivre, il doit montrer à tous ce que peut être la vie renouvelée par l’Alliance avec Dieu.

La signification profonde des événements de l’Exode et du Sinaï, c’est donc l’élection d’un peuple, une mise à part d’une nation pour une mission particulière, appelée à témoigner d’un Dieu d’amour, d’une Parole, d’une Alliance : peuple de prêtres, nation sainte, investie d’un service au profit de toute cette humanité, propriété de Dieu, c’est-à-dire objet de sa tendresse, de son amour.

Le Psaume 99, qui sert de Psaume responsorial, est une invitation adressée par le peuple élu à tous les peuples pour qu’ils viennent à Jérusalem rendre grâce au Seigneur pour son amour. C’est un Psaume universaliste, mais centré sur le peuple élu et sur Jérusalem. Il faudra du temps au peuple de Dieu pour saisir le sens de sa mission auprès des autres nations.

La découverte de l’amour gratuit de Dieu

Pour saint Paul, le mal fondamental de l’être humain, c’est le péché par lequel celui-ci se ferme sur lui-même. Ce mal gangrène le monde païen, mais aussi un Judaïsme qui a conduit à la bonne conscience et à la suffisance. Or l’Apôtre, qui a vécu dans cette mentalité, a découvert l’amour gratuit de Dieu, manifesté en Jésus. La proclamation de cet amour, qui a bouleversé sa propre vie, est au centre de l’Évangile qu’il entend annoncer au monde païen. Elle doit pénétrer d’une joyeuse certitude ceux qui l’acceptent. Alors que Jésus a donné sa vie pour nous, pourrions-nous encore douter de l’amour de Dieu à notre égard?

Le regard de compassion de Jésus et l’envoi des Douze

Par son action, Jésus a manifesté ce que devait être la croissance du Royaume. En rapportant maintenant un discours du Seigneur, saint Matthieu explicite l’œuvre que ses disciples doivent poursuivre. En envoyant ses Apôtres en mission, le maître souligne le caractère particulier de leur tâche. Celle-ci diffère des autres entreprises humaines. Pour le moment, elle reste limitée à Israël, avant-garde des nations.

L’Évangile de ce dimanche doit se lire sous le signe de la compassion et de la mission. Il commence par le regard de Jésus sur la foule lasse et fatiguée qui ressemble à un troupeau de brebis sans berger. Jésus en a pitié; sa compassion devient motif de prière et d’envoi. Ainsi, il nous demande de prier Dieu pour envoyer des ouvriers à sa moisson, car ils sont trop peu nombreux. Jésus appelle alors douze disciples chacun par son nom, avec, éventuellement, une précision qui le caractérise. C’est un appel personnel et collectif en même temps, car c’est le groupe des douze Apôtres qui est ainsi constitué.

Parcourons la liste : nous y trouvons les quatre pêcheurs du lac de Galilée, exerçant un métier honorable, Pierre, André, Jacques et Jean ; le collecteur d’impôts, Matthieu, exerçant un métier qui le catalogue comme pécheur public; Simon le Zélote qui peut s’apparenter aux résistants politiques à l’occupation romaine, nommés plus tard les zélotes; Judas Iscariote qui pourrait être du même bord si on comprend dans son nom, Iscariote, « le poignard » (« sicarius », en latin) que portaient sous leur tunique les « sicaires » qui assassinaient à l’époque les collaborateurs de l’autorité romaine – d’autres commentateurs préfèrent comprendre «l’homme » (« ish », en hébreu) du bourg de Kerioth. La cohésion du groupe n’est pas due au partage des mêmes idées sociales, religieuses ou politiques, mais à la personne de Jésus : « Viens, suis-moi », dit-il, et non: « Viens partager mes idées. »

Le code du nombre douze symbolise les douze tribus d’Israël. Jésus vient pour tout son peuple, en particulier pour la part la plus délaissée, « les brebis perdues de la maison d’Israël ». L’expression désigne une collectivité : les foules qui sont « comme des brebis sans berger », et non d’abord des individus.

C’est à Israël seul qu’il envoie les Douze, remettant à plus tard la mission auprès des païens et des Samaritains. Pour ce faire il leur donne pouvoir d’expulser les esprits mauvais et de guérir « toute maladie et toute infirmité »; il les charge d’annoncer, comme lui (Mt 4, 17), que « le Royaume des Cieux est tout proche. »

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Les Douze sont à la fois les premiers auxiliaires du Sauveur et le noyau d’une humanité nouvelle qui, par « le pouvoir » que lui donne le Christ, sera capable « d’expulser les esprits mauvais et de guérir nos infirmités ». Jésus choisit des hommes dans ce troupeau errant. Des hommes pécheurs, des hommes égarés comme les autres. C’est par les êtres humains que Jésus veut rassembler l’humanité et remettre le troupeau sur le bon chemin. C’est toute l’histoire de l’Église. Dieu institue un « royaume de prêtres ».

Le Seigneur donne des consignes précises, mais celles-ci ne dispensent pas d’inventer: priez, donnez gratuitement, annoncez le Royaume. Mais pour le reste, il est évident que les envoyés n’auront qu’une ressource : raconter ce qu’ils ont vu du Christ, inviter à croire en lui, et, par lui, en Dieu : c’est « la preuve que Dieu nous aime … ». C’est toute la difficulté du travail apostolique. Le chrétien, le messager de l’Évangile plus encore, doit à la fois faire œuvre personnelle par rapport au monde dans lequel il vit, et ne jamais cesser de se réhabiliter au Christ et de s’enraciner dans la puissance du Christ.

Une Église solidaire et servante de l’humanité

Les textes bibliques de cette liturgie profilent donc une image de l’Église de Jésus Christ : une Église au service du monde, solidaire de tous les peuples, de toutes les civilisations et de toutes les cultures de tous les temps. Elle n’est choisie et mise à part que pour devenir servante de l’humanité par l’annonce de la Bonne Nouvelle du Christ Jésus.

C’est à la suite de son Seigneur que cette Église aujourd’hui essaie de projeter le même regard d’amour sur les foules de notre temps, fatiguées et abattues elles aussi, comme des brebis sans berger. Celles qui sortent des usines, celles qui s’entassent dans tous les métros du monde, celles qui fuient devant les guerres et les révolutions, celles qui cherchent éperdument la liberté, les foules opprimées, affamées, réduites au silence. Les foules aussi qui envahissent les plages durant les vacances, celles également compactes des stades sportifs, celles des meetings et des manifestations inquiètes devant le chômage, la crise, la précarité de leurs situations, celles « des périphéries… », dirait le regretté pape François.

Seigneur Jésus, nous sommes ton Église, non parce que nous partageons les mêmes idées ou les mêmes projets, mais parce que tu nous as appelés, différents et complémentaires, pour être membres de ton Corps.

L’Eucharistie : Un envoi pour nourrir l’humanité

L’Eucharistie, c’est une table mise pour tous les hommes et toutes les femmes de toute catégorie. Quant’ à nous, lorsque nous célébrons l’Eucharistie, combien sommes-nous? Un nombre infime, par rapport à la masse des gens qui nous entourent! Si nous percevons cette Eucharistie comme source de vie, comment ne pas souffrir de voir que l’Amour n’est ni connu ni aimé? Ainsi la célébration est-elle pour nous un appel à transmettre aux autres la joyeuse certitude d’un Dieu qui nous invite à sa table. « Allez dans la paix du Christ… », pour annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume !

Amen!

+Émilius Goulet, PSS
Archevêque émérite de Saint-Boniface

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